Article, À chaud

#Botzaris36 Témoignage d’un militant

Précautions : non arabophone et n’ayant, ni de près ni de loin, de lien avec la Tunisie, mon témoignage est nécessairement et excessivement partiel.

Tout commence pour moi lorsque, au mois d’avril, j’assiste par Internet au spectacle choquant des réfugiés tunisiens au mieux abandonnés dans les parcs de la Ville de Paris, au pire molestés et interpelés par la Police nationale.

Je connais déjà la politique de la France – durcie d’années en années – vis-à-vis des étrangers, notamment par mon activité depuis 2006 au sein du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF).

Au seuil de la campagne électorale, la tactique élyséenne visant à « faire monter » Marine Le Pen me fait redouter le pire et, sans surprise, la minorité de rescapés de la Méditerranée à Lampedusa donne prétexte à la surenchère ignoble à laquelle la droite, et parfois la gauche, nous a presque habitués. Les accords de Schengen sont suspendus et l’immigration légale est déclarée dorénavant inacceptable. La légalité devient illégale : Ionesco se mêle à Kafka !…

Mais cela ne choque personne tant le personnel politique aussi bien que les grands médias ont depuis longtemps remisé la logique aristotélicienne…

#Bolivar51

Désemparé face à l’ampleur du problème et déjà chargé par le soutien aux sans-papiers, je reste dans l’indécision jusqu’au lundi 2 mai. En effet, dans la nuit de ce jour, notamment à l’instigation de membres de la CIP-IdF (Coordination des Intermitents et Précaires d’Ile-de-France), des Tunisiens de Lampedusa s’installent dans l’immeuble appartenant à la Ville de Paris, sis au 51, avenue Simon-Bolivar. Un rassemblement de soutien est organisé à 18 h, auquel je me rends. Un cordon de CRS agressifs, armés de flash-balls, est déjà là. Le dialogue est difficile à établir, parce que peu de Tunisiens sont francophones, mais aussi parce que quelques jeunes Français s’interposent, créant un climat hystérique…

Je rencontre, un peu à l’écart, un militant de Jeudi noir  qui, avec professionnalisme, m’explique qu’« ils » connaissent depuis longtemps ce bâtiment pour l’avoir étudié avec attention, qu’il est dangereux et que c’est précisément pour cela qu’ils ne s’y sont pas installés.

Je ne sais pas, à ce moment précis, que – probablement tétanisé face à la responsabilité en cas d’accident – le Maire de Paris a déjà demandé son évacuation au Tribunal administratif*. Cette procédure constitue un magnifique cadeau au gouvernement. Aussi le ministre de l’Intérieur va venir, à peine trois jours plus tard, en personne, jouir de son évacuation musclée, déployant des moyens dignes d’une sinistre production hollywoodienne : hélicoptère, etc. – torpillant les négociations avec la Ville déjà bien mal engagées…

Quand les socialistes comprendront-ils donc qu’à tomber dans le procès-piège de leur supposé laxisme ils s’interdisent de penser et, finalement, n’apparaissent que plus hypocrites et stupides qu’ils ne le sont !

Après quelques désinformations politiciennes de tous bords, les Tunisiens de Simon-Bolivar sont relâchés, libres mais désormais privés de toit et toujours sans nourriture.

On les voit dormir à l’orée des squares, souvent à même le sol…

Des discussions fleurissent sur Twitter entre citoyens indignés par le mépris des pouvoirs publics, mais nous ne parvenons pas à concrétiser nos réflexions.

#FontaineauRoi

C’est alors que le gymnase de la rue de la Fontaine-au-Roi est à son tour investi le 7 mai.

Ici, les conditions sont tout autres qu’à Bolivar : il n’y a nul risque d’incendie. Même si l’occupation prive d’un équipement sportif un quartier déjà pauvre sur ce plan, la situation exceptionnelle de ces rescapés justifie de déroger aux règles ordinaires.

Le Conseil de Paris vote le 16 mai un budget, sans trop se soucier de sa mise en application. Or, des bagarres aux causes multiples mais compréhensibles achèvent de faire fuir les associations missionnées – déjà surchargées par les conséquences de la crise économique et par les Tunisiens restés aux abords de la porte de La Villette : les réfugiés n’ont plus de quoi manger…

Aussi, le face à face avec la Mairie de Paris ne se passe pas bien. Maltraités depuis des mois par le gouvernement et, plus récemment, par la Ville, les réfugiés ne font plus confiance aux instances officielles de ce pays.

Le peu de négociations patine, conduisant le 17 mai, le chef de cabinet de la Mairie de Paris à les menacer d’une expulsion imminente. C’est le déclencheur qui fait rédiger une pétition à un collectif de membres de Twitter (@Emaux @laitea @leclown @loloster @MelvinMiami @MsTeshi @PFRunner)  et essayer, avec un succès très relatif, d’alerter des politiques. Il est pour nous inacceptable et, par dessus le marché, maladroit d’exercer une menace d’expulsion.

Est-ce le résultat de notre modeste action ou l’effet d’un retour à la raison dans les bureaux de la Ville ? Toujours est-il que la lettre-pomme de discorde disparaît sans que soit dessinée une voie de règlement au sort des réfugiés**…

#Botzaris36

Toujours sans nourriture, manquant de tout, la situation semble pourrir sur place lorsque le « Centre culturel tunisien », au 36 de la rue Botzaris, est investi par une vingtaine de Tunisiens le 31 mai. Après une intervention en force des CRS le jour même, un accord tacite avec l’ambassade (à moins que ce ne soit la stupeur) semble laisser les réfugiés s’installer.

Botzaris36

Un troisième lieu relevant d’un troisième acteur (l’ambassade de Tunisie) s’ajoute au théâtre des opérations tunisiennes à Paris.

Au début, très naïvement, j’éprouve une satisfaction à voir les réfugiés échapper à l’incurie (pour être gentil) des autorités françaises et à (re)prendre possession d’un bien appartenant aux Tunisiens. Pourtant, à l’entrée dans les lieux, il me faut rapidement déchanter : déjà, les constructions glauques et délabrées ne respirent pas la joie de vivre, mais, surtout, un climat sourd de paranoïa nous éloigne du havre attendu.

L’une de notre collectif twitterrien (@MsTeshi), qui a tissé des liens de confiance avec les Tunisiens du gymnase, décide de s’installer jour et nuit à Botzaris afin de publier sur Twitter la chronique des évènements. Sa présence dérange à la fois des membres d’une association fraîchement créée (Ensemble Contre l’Oubli : ECO) et de vieux militants, peu au fait de l’e-activisme. On la soupçonne d’espionnage, alors qu’elle rend public sur Internet tout ce qu’elle voit !

En outre, il pèse sur le site une loi d’airain, imposée par les quatre gardiens : les réfugiés peuvent occuper les dépendances à condition de ne pas pénétrer dans l’essentiel du bâtiment principal et, en particulier, ne pas ouvrir une remise que je commence à appeler la « chambre de Barbe bleue » – non sans réfréner une envie d’éclater de rire. 

Chambre_de_barbe-bleue

 

Les jours passent lorsque, dans la nuit du 6 juin, un Tunisien étranger au site (et qui se fait appeler Mohamedali) enfonce les portes interdites. Des documents compromettants sont alors mis en ligne par @MsTeshi. Le lendemain, tout le monde est évacué par la police. Après un court séjour au commissariat, les Tunisiens sont libérés, munis d’une convocation. Libres, mais de nouveau sans toit !

Sonnés, nous nous retrouvons tous le soir rue Botzaris. Le centre est protégé par un important dispositif de CRS. Nous décidons de contourner le périmètre bloqué, par les rues adjacentes, pour nous retrouver derrière la Police, au métro Botzaris.

Botzaris_mappe

Vers 23 h 30, nous assistons, incrédules, au départ des trois camions et du car de CRS. Il n’en faut pas plus pour que soit envisagée la reprise des lieux. En avant-poste, nous constatons la disparition de tout policier, y compris en civil, mais nous découvrons quatre nouveaux gardiens (j’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’Algériens spécialement recrutés), armés de battes de base-ball !

 

Reprisedscf0721

Rejoints par le reste des Tunisiens, une première et rapide tentative par le 36, rue Botzaris est un échec. C’est alors que des habitués des lieux nous indiquent une porte non fermée au 42, rue du Plateau. Tous les réfugiés s’y engouffrent suivis de quelques Français, lorsqu’une voiture attire notre attention. Je m’approche en éclaireur et tombe nez à nez sur des policiers en civil, appelés par un barbouze du RCD, qui, aussitôt, me dénonce comme complice ! Je rencontre à ce moment précis et pour la première fois le visage de la Tunisie de Ben Ali – juste le temps de tourner les talons et de déguerpir le plus vite possible (non sans avoir prévenu mes camarades de l’arrivée imminente de la police !

Le lendemain, bien que quelques documents graves aient été diffusés sur Twitter pendant la nuit, j’apprendrais que le consul consent au maintien des réfugiés, mais dorénavant encadrés de « gros bras » chargés de bloquer l’accès des pièces sensibles afin de pouvoir venir récupérer les archives de Botzaris ! Le tragi-comique du contrat ne me fait pas rire longtemps, car les Français sont rendus responsables de tous les problèmes des Tunisiens, et je suis désormais persona non grata à Botzaris…

Convaincu de l’importance capitale de la conservation de ces archives pour l’avenir de la Tunisie, je ne suis plus en mesure d’aider en quoi que ce soit leur exfiltration, ma présence risquant même de faire capoter toute tentative.

Je m’éloigne à regret, également fatigué des nombreuses nuits de veille.

Une poignée de Tunisiens me conservent leur confiance. J’essaie modestement de les aider tout en leur donnant rendez-vous au loin, car un soupçon de traîtrise pèse sur eux.

Là-bas, le climat se dégrade rapidement, entre paranoïa, alcoolisme – une main tailladée donne lieu à une hospitalisation à Tenon – et « démerde » – ventes anarchiques, y compris de documents…

Les évènements s’accélèrent lorsqu’une camionnette pénètre dans la cour, d’où un homme qui se fait appeler Hadj, flanqué d’une avocate, obtient de charger son véhicule de documents. S’agit-il du projet de leaks dont on m’a parlé ou bien de barbouzes qui, sur ordre, viennent récupérer les preuves compromettantes ? Dans le doute, je propose à ma source de l’héberger, car je m’attends à des représailles. Par délicatesse, elle déclinera ma proposition et sera arrêtée, au petit matin, avec tous les autres Tunisiens, gardés à vue.

Bilan : une distribution d’APRF (arrêtés préfectoraux de reconduite à la frontière), mais aussi l’arrivée d’une palanquée d’agents de sécurité maliens afin d’interdire Botzaris à toute personne étrangère à l’ambassade. Une plaque étrange et ridicule est même précipitamment vissée – pour peu de temps.

Sortis de garde-à-vue, les réfugiés errent de nouveau dans les parcs de Paris pendant un mois de juin qui associe aux traditionnels orages une froidure nocturne, atypique et pénétrante.

Les Tunisiens qui, à l’abri, résistaient difficilement à l’alcool, maintenant dehors s’y adonnent sans mesure.

Maintenant, les CRS connaissent le chemin, ainsi que les agents de la sécurité de la Ville de Paris. Tout va bien !

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@Emaux le 19 juin 2011

Emaux_gravatar

http://twitter.com/Emaux

 

(Merci @MsTeshi pour ses photos) 

Pour approfondir : cf Recueil d’articles

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* Une « solution », certes juridiquement fragile, mais plus adaptée aux circonstances exceptionnelles, eut été de cantonner un camion de pompiers aux abords du bâtiment…

** Il aura fallu plusieurs semaines pour qu’en force soit instauré un système de bon d’accès permettant l’accès aux seuls réfugiés munis d’un titre de séjour et pour que, plus tard soit enfin assuré une distribution de repas…

 

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