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Politique culturelle du numérique : la France, au milieu du gué

 

À l’occasion de la demande par la France de l’exclusion de la Culture du traité de libre-échange trans-atlantique en négociation, la Ministre de la Culture a publié une tribune dans Le Monde le 13 juin 2012 fixant le cadre de sa politique.

Tout d’abord, on ne peut qu’être redevable à Aurélie Filippetti de (ré)assumer l’exception culturelle dans son sens juridique, après tant de faux-fuyants où, au motif consternant que « nos partenaires européens ne comprennent pas cette notion », la France avait fini par se rabattre sur une défense de la « diversité culturelle » qui, comme telle, i.e. désarmée, n’avait de défense que le nom.

Reconnaissons-lui, de plus, d’oser réaffirmer que : « La mécanique du marché n’est pas capable de prendre en compte la valeur spécifique des biens culturels. », même si les mots « valeurs » et « biens » relève encore du paradigme marchand… et d’assigner une perspective juste en écrivant : « Ce qui est en jeu, c’est la capacité d’un pays à se représenter le monde. »

On sera encore d’accord avec elle pour rappeler qu’une politique volontariste (lors du premier septennat de François Mitterrand) a permis d’engendrer en l’occurrence, la plus belle floraison que le cinéma français ait connu, même si hors de ce domaine privilégié, cette politique fut victime de déficiences. Ainsi, par exemple, dans le domaine de la chanson, où son action fut limitée et a engendré in fine des effets pervers ; dans la musique, où la politique conduite dans la continuité de celle de Malraux (typiquement inégalitaire) n’a pas permis d’enrayer l’illettrisme des Français – qui touche maintenant même ses élites ; dans la danse où cette politique a épuisé ses acteurs spontanés autant qu’elle les a soutenus, etc. et pour finir, par des restrictions budgétaires mises en place dès la fin des années 80 (sous la gauche, donc) dans le cadre de la « révolution conservatrice », qui ont conduit les acteurs culturels à adopter des stratégies d’externalisation (« downsizing ») engendrant une atomisation des ensembles et compagnies qui, finalement a mis en crise le système d’indemnisation de l’intermittence…

Le syndrome du bizut
On ne la critiquera surtout pas lorsque, par ailleurs, elle pose qu’une politique de la Culture passe par l’éducation au motif que cela relève du ministère éponyme, car précisément l’administration de ce dernier – esclave d’une vieille conception bourgeoise – lutte avec la dernière énergie contre tout projet d’émancipation des petits Français par la création. Ces fonctionnaires sont victimes du syndrome du bizut : aliénés par une éducation qui a bridé leur créativité, ils ne supportent pas d’être les derniers infirmes et s’emploient donc activement à reproduire la mutilation dont ils ont été victimes. C’est, du reste, cette constatation qui avait conduit Jack Lang a tenter de réformer ce ministère en en prenant finalement les rênes (avec des résultats décevants).

Quoi qu’il en soit, il est évident qu’aucune action en profondeur pour la Culture ne sera possible sans la coopération soutenue de l’Éducation Nationale. Or, par chance et après tant d’années de gestionnaires (quand ce n’était pas des ganaches…), un authentique intellectuel, Vincent Peillon en assume actuellement la responsabilité. Aussi une fenêtre d’opportunité s’offre à des projets qu’il faut encourager plutôt que disqualifier…

Internet, toujours honni !
En revanche, on ne la suivra pas dans son analyse du marché articulée à une mise en cause d’Internet qui, de surcroît, compromet les chances d’une politique culturelle du 21e siècle.

Non, le marché ne s’en tient pas à « simplifier pour plaire au plus grand nombre », sa fonction est de faire gagner le maximum d’argent à ses acteurs. Pour cela, il concentre l’offre sur un minimum de « valeurs » afin d’optimiser le retour sur investissement. Sa logique, en situation de « concurrence libre et non faussée », c’est le monopole voire le cartel. À charge pour la fonction marketing et commerciale de conditionner la demande des citoyens à cette offre préétablie.

Ce n’est ainsi que par une stratégie consumériste coûteuse, mais souvent inventive (c’est même en général, le seul lieu d’invention !) qu’une poignée de « majors » parviennent à monopoliser le « marché » culturel…

La vertu anxiolytique des produits culturels
Il importe donc de se déprendre de l’illusion que ce soit par la nature des « produits » que les majors gagnent (dans tous les sens du terme) le public. La contrainte qui pèse sur les « œuvres » est uniquement négative : ne pas surprendre par phobie de tout ce qui risque de générer de l’anxiété. Pour l’essentiel, c’est la fonction marketing et commerciale (toujours ignorée de nos responsables culturels) qui assurera les ventes…

Internet est asynchrone et acentré
Dans cette stratégie de prise de contrôle de l’imaginaire des citoyens, Internet – loin d’être un allié – constitue un vecteur d’émancipation : sa topologie acentrée désarme les tactiques commerciales de matraquage des attentes en démultipliant les canaux de communication ; son fonctionnement asynchrone amorti l’impact des « évènements » artificiellement orchestrés* par les agences de com’ afin d’expulser la diversité des indépendants.

Ce n’est donc pas Internet qui « favorise l’apparition de vastes entreprises en situation de quasi-monopole se moquant de la législation des États » mais la vieille économie de marché dès lors qu’on s’interdit par les traités européens de « fausser » la concurrence, dès lors qu’on s’interdit, par exemple, d’empêcher le racket de la vente liée. Ainsi depuis plusieurs décennies (bien avant Internet, donc), pas une vente de micro-ordinateur et plus récemment, de lecteur MP3, tablette, smartphone n’échappe au délit de vente liée par l’incurie (pour être gentil) des pouvoirs publics notamment Européens…

C’est donc commettre un grave contresens que d’accuser Internet des maux de l’économie de marché alors que sa logique propre, notamment celle des échanges de pair à pair, offre à la Culture l’outil lui permettant de se régénérer dans le cadre d’une nouvelle économie contributive et non marchande qui appellerait une nouvelle politique culturelle incitative et non plus répressive, notamment par le développement de nouveaux systèmes d’échanges et de financement.

Emaux (2 août 2013)
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(*) à l’instar du concept commercial génial de « sortie nationale » au cinéma…

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