Transcription

#Leonarda Verbatim de l’entretien d’Alain Finkielkraut sur Europe1 16/10/13 (1e)

 

Il s’agit d’un dialogue radiophonique, sur Europe1, le 16 octobre 2013 (19h12). Alain Finkielkraut maîtrise suffisamment sa parole pour qu’on puisse la prendre pour fidèle à sa pensée…

1ère partie sur la politique migratoire en réaction à l’expulsion de la famille de Leonarda

Nicolas Poincaré : – Tout d’abord un mot sur l’actualité du jour qui est l’affaire Leonarda du nom de cette collégienne que l’on est venu chercher dans un bus scolaire et qui a provoqué les protestations d’une grande partie de la gauche. Est-ce que vous aussi vous êtes troublé par cette histoire ?

Alain Finkielkraut : – Je suis troublé par la promotion de cette histoire au rang de grand scandale national. Je suis même effaré.
Une famille Kosovare de six enfants est expulsée au Kosovo, dont je rappelle que ce pays a obtenu l’indépendance et que, à cette indépendance, la France a contribué puisque l’Otan a frappé la Serbie, précisément pour arrêter l’exil des Kosovars. Ce pays est indépendant, ils ne peuvent donc pas se prévaloir, du droit d’asile : ils rentrent chez eux et on a l’impression que ces considérations politiques ou géopolitiques ont complètement disparues, que la morale de conviction l’emporte sur la morale de responsabilité. La morale de conviction, ce sont des gens qui veulent s’extasier de leur propre générosité sans se soucier des conséquences.

Cette jeune fille, Leonarda a été cueillie, si je puis dire, à la sortie d’un car scolaire puisqu’elle n’était pas avec sa famille dans le centre d’accueil et que l’expulsion était prévue pour le 9 octobre.
Le Monde en fait son titre. Pourquoi ?
Pour mettre Manuel Valls en difficulté. Or la gauche aujourd’hui ne tient que parce qu’elle a Manuel Valls et on a l’impression que des gens de gauche veulent, en quelque sorte, sa peau, s’alignant ainsi sur les positions d’Eva Joly – qui, je le rappelle a fait 3% aux élections présidentielles – donc c’est une attitude absolument folle et suicidaire de la part de la gauche. C’est une attitude totalement irresponsable.
Nous ne pouvons pas à la fois militer pour l’indépendance du Kosovo et [à la fois ] pour le droit des Kosovars a bénéficier du droit d’asile dans la situation très difficile que vit la France aujourd’hui.

Où veut-on aller ? C’est-à-dire que si cette gauche-là l’emporte, elle [la France] est ruinée définitivement et je ne voudrais pas avoir à choisir demain entre le Front National et le sans-frontiérisme délirant d’Eva Joly ou de la frange la plus libérale du Médef, qui sur ce point-là se rejoigne.

Si le peuple est soumis à ce choix, il ira vers Marine Le Pen et on n’aura pas le droit de lui reprocher.

Nicolas Poincaré : – Sauf que vous oubliez l’argument de l’école. Vous avez été longtemps enseignant, il y a une pratique en France qu’on aille pas chercher les enfants à l’école…

Alain Finkielkraut : – Elle n’a pas été cherchée à l’école : c’était un autobus et on a attendu que le bus s’arrête.

Nicolas Poincaré : – Vincent Peillon dit : Le bus scolaire, c’est la scolarité…

Alain Finkielkraut : – Oui, mais qu’est-ce qu’on veut ? Qu’elle reste scolarisée et que le reste de sa famille s’en aille et donc qu’elle soit une orpheline dans l’école pour que les gens qui sont avec elle à l’école se disent : « Mais qu’est-ce qu’on est gentil ! » ?
Mais on s’en fout de savoir s’ils sont gentils ; on se demande simplement dans quel monde voulons-nous vivre ? Un monde habitable pour tous les hommes : est-ce un monde où l’Europe est là pour accueillir ceux-là même qui sont censés chez eux, faire prévaloir l’État de droit, construire une société décente. Nous voulons aussi de cette diversité humaine, parce que si nous ne le voulons pas, si nous abolissons les frontières, c’est notre société elle-même qui deviendra forcément un jour ou l’autre, complètement inhumaine.

Alexandre Kara : – Est-ce que la forme, les symboles, c’est pas important pour la démocratie ? Je m’explique : aller chercher quand même une jeune fille comme ça dans ce qui est le prolongement de la vie scolaire, ça peut choquer, ça rappelle des choses de la mémoire collective, vous le savez très bien, c’est pas non plus un hasard. Vous ne pouvez pas dire, c’est juste des droits-de-l’hommiste, des sans-frontièristes qui ne voient que ça, c’est pas vrai !

Alain Finkielkraut : – D’accord ! Invoquons le mémoire. Je ne dis pas qu’il fallait faire les choses ainsi. Je dis que l’expulsion avait été décidée pour le 9 octobre et qu’il était difficile de faire partir le reste de la famille et non cette jeune fille. Donc, il y avait une vraie difficulté.

Mais alors, la mémoire… Peut-être qu’on va avoir droit aux reproches de Vivianne Redding qui parlait de « déportation » pour les Roms : les Roms qui rentraient chez eux avec 300€ !

Alors moi je vais parler de la mémoire au sens individuel – je ne m’en prévaux jamais, mais quand même !
Mes grands parents ont été déportés de France et ne sont pas revenus. Mon père a été déporté à Auschwitz, de France, il est revenu. Mais il est absolument scandaleux de brandir la mémoire pour des gens qui sont renvoyés chez eux, c’est-à-dire dans un pays libre et que nous avons contribué à libérer. La mémoire n’a rien à faire avec ce qui se passe aujourd’hui en France ; il est même – à cause d’un manque de tact, tout à fait réel – il est sacrilège de l’invoquer.

Alexandre Kara? : – Donc on peut arrêter les enfants dans les écoles où dans le prolongement scolaire, sans avoir de problèmes… Vous n’avez pas de problème avec ça ?

Alain Finkielkraut : – Non, non il ne s’agit pas d’une arrestation, il s’agit de lui permettre de rejoindre le reste de sa famille. Elle n’a pas été arrêtée : elle est amenée à rentrer chez elle avec sa famille.
Qu’on le fasse ailleurs qu’à la sortie d’un bus scolaire ? Oui, c’est absolument préférable, mais de là à monter cette histoire en épingle pour fragiliser encore la position de Manuel Valls qui essaye malgré tout de maintenir – dans cette nef des fous qu’est en train de devenir une partie de la gauche – la morale de la responsabilité, je trouve ça, je le répète, complètement délirant.
Qu’on arrête de parler de lepénisation des esprits, car c’est se comporter évidemment en agent électoral du Front National et de la manière la plus nette.

Olivier Duhamel : – Tout ce vous dites est en tant que politologue – ce que vous n’êtes pas, mais pourquoi pas !
Sur le fait qu’il y a des gens qui profite de tout ça pour s’en prendre à Manuel Valls, vous avez absolument raison. Mais puisque vous faites le politologue, permettez-moi de faire le philosophe, du coup !

L’éthique de la conviction que vous décriez au profit de l’éthique de la responsabilité ; je vous signale que, et Max Weber, et tous ceux qui ont suivi sa pensée là-dessus disent que la vraie difficulté est de marier les deux, de ne pas sacrifier l’une à l’autre, car l’éthique de la responsabilité ça conduit à la Realpolitik la plus cruelle et l’éthique de la conviction, à l’utopie la plus inutile.

Ce que je ne comprends pas dans le départ de votre sidération, de votre offuscation, du scandale de ce que pour vous on se mobilise pour cette jeune fille du Kosovo, c’est que vous dites qu’il s’agit d’un État indépendant. So what !
On a le droit, nous Français, d’émigrer dans d’autres pays. Des multiples personnes, venant d’États indépendant peuvent venir demander à vivre ensemble. Ce n’est pas parce que le Kosovo est devenu indépendant que ce serait un scandale qu’une famille kosovare souhaite venir ensemble…

Alain Finkielkraut : – D’abord, la morale de responsabilité est invoquée par Max Weber contre la morale de conviction pour les politiques ; je ne fais pas le politologue, je fais le lecteur. Il dit c’est une morale qui se soucie des conséquences et moi je pense toujours à cette phrase de Raymond Aron, jeune, qui fait une brillante conférence devant un attaché des affaires étrangères, dans les années 30 ; elle est absolument magnifique et l’attaché lui dit : « C’est bien, mais qu’auriez-vous fait à la place du ministre ? ». Et moi, lorsque j’essaye de réfléchir, je me pose toujours cette question – dans la mesure où nous vivons dans un État de droit. Si nous étions dans un État totalitaire, je ne me dirais pas : qu’aurais-je fait à la place du ministre ? Eh bien ! Je pense qu’à la place du ministre, je ferais très attention évidemment à maîtriser, contrôler et réduire l’immigration en France, aujourd’hui.

Olivier Duhamel : – En quoi est-ce qu’un Kosovar n’a pas le droit d’émigrer ?

Alain Finkielkraut : – Je pense aussi en effet qu’on ne peut pas réclamer systématiquement – parce que la politique c’est une responsabilité générale, c’est une responsabilité collective – le beurre et l’argent du beurre.
Les Algériens n’ont pas conquis leur indépendance pour réclamer des visas pour la France. S’ils le font, c’est parce que leur État est ruiné, c’est pas à cause du colonialisme. Il s’agissait pour les Algériens de bâtir une Algérie solide. Si on dit aux meilleurs, aux jeunes étudiants : « Venez profiter d’une vie beaucoup plus facile et des droits que nous avons conquis en France, ces pays-là ne démarrerons jamais et notre Europe s’effondrera. Donc ce n’est pas du tout comme cela qu’il faut procéder. Ce n’est ni souhaitable pour eux, ni souhaitable aujourd’hui, dans l’état actuel des choses, pour nous et il est légitime que la gauche le dise. Ce n’est pas un discours de droite ou d’extrême-droite. Renvoyer ce discours à l’extrême-droite, ça fait partie de la nouvelle logique de la nef des fous.

Olivier Duhamel : – Mais là logique de ce que vous dites, c’est que du coup un Algérien n’a pas le droit de venir en France ? Un Kosovar n’a pas le droit de venir en France ?

Alain Finkielkraut : – La France n’est pas un droit de l’homme, c’est tout !! La France n’est pas un droit de l’homme.
L’indépendance de l’Algérie n’était pas faite pour réaliser l’intégration franco-algérienne. De Gaulle a choisi la voie de l’auto-détermination précisément pour séparer. La séparation des peuples, c’est pas de dresser des murs, c’est de permettre à la diversité du monde de se déployer et aux nations d’avoir un sens. On ne va pas non-plus transformer les nations en salle des pas perdus parce que c’est vrai que dans les aéroports, tout le monde est à égalité, peu importe le lieu d’où l’on vient, l’identité que l’on perpétue sauf que précisément les nations ne sont pas des aéroports et je crois qu’elles ne sont pas vouées à le devenir.

Emaux (17 octobre 2013)

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