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La mauvaise querelle à l’anonymat sur Internet

 

En France, un discours récurrent dans les médias, dénonce Internet comme la source dans le débat public, de tous les débordements, « dérapages », rumeurs, etc., du fait notamment du possible « anonymat »*.

Rappelons d’emblée qu’Internet est soumis depuis son origine, au droit commun au même titre que n’importe quel lieu public où il est loisible de prendre la parole sans devoir décliner une identité dûment certifiée. Cette situation n’est donc pas radicalement neuve (même si l’audience que peut prendre à l’occasion certains blogues peut légitimement faire des jaloux…). La condamnation, notamment, pour diffamation ou pour incitation à la haine raciale pèse sur n’importe quel propos ici comme ailleurs…

Le populisme règlementaire toujours d’actualité

On trouve un exemple récent de mise en cause, certes plus subtile, dans le discours du président de la République lors du dîner du Crif (Conseil Représentatif des Institutions juives de France) du 4 mars 2014 :

François Hollande au dîner du Crif le 4 mars 2014

François Hollande au dîner du Crif le 4 mars 2014

Remarquons la lente maturation du pouvoir français, vingt ans après la création d’Internet, le président n’accuse plus en lui-même, Internet d’être l’incitateur de ces délits, mais seulement le propagateur puissant.

On notera cependant que la terminologie employée est inadéquate et trahit la méconnaissance ou la vision sécuritaire de cet outil. En effet, les responsables juridiques ne sont pas « Les fournisseurs d’accès comme les opérateurs » mais les responsables éditoriaux et, dans une moindre mesure, les hébergeurs. On retrouve ici l’incurable confusion qui consiste à prendre Internet comme un média alors qu’il ne s’agit que d’un outil de communication. De même dans le cas de l’intervention du gouvernement français auprès de Twitter, il s’est agi notamment de suspension de comptes litigieux et non de « déréférencement » (qui évoque les moteurs de recherche). En outre, dans cette action, le gouvernement français a choisi l’option administrative, c’est-à-dire non démocratique, puisque face à une horde de tweets litigieux, soit il y a délit et alors la voie démocratique est celle d’une action judiciaire, soit il y a seulement pollution plus ou moins préjudiciable et alors la voie la plus transparente, prévue par tous les réseaux sociaux, consiste à signaler le désagrément par la fonction spam disponible – éventuellement dans le cadre d’une campagne coordonnée.

Quoi qu’il en soit, le populisme non seulement judiciaire mais même règlementaire est plus que jamais obsédant puisque François Hollande veut – comme Sarkozy – agir préventivement et sans jugement !

L’obsession de l’instantanéité

L’exposition sous laquelle sont placés nos politiques obscurcit quelque peu leur point de vue. Ils vivent difficilement l’apparent déséquilibre entre la relative transparence à laquelle ils devraient être soumis et la supposée protection que procure l’usage de pseudonymes. Or, l’anonymat n’est que relatif puisqu’une infime minorité des publications sont possibles avec une adresse IP déguisée et que ce n’est pas parce qu’une connexion est sécurisée par un virtual private network (VPN), par exemple, qu’elle est anonyme – comme l’a fort pédagogiquement rappelé @Bluetouff ici à qui j’emprunte ce synoptique :

L'usage d'un VPN sécurise la connexion mais ne rend pas la navigation anonyme

L’usage d’un VPN ne rend pas la navigation anonyme

Les poursuites judiciaires sont donc presque toujours techniquement possibles, même si elles sont rendues plus longues par l’usage de pseudos.

Le problème tient à ce que l’exécutif voudrait, ici plus qu’ailleurs que l’action de la Justice fut non seulement immédiate, mais même préventive alors que la lenteur a ses vertus : celle de permettre de justement qualifier la nature et évaluer l’importance d’un phénomène, celle de correctement pondérer les responsabilités au lieu de lancer sans délai la machine policière dans sa brutalité.

La très récente affaire des écoutes judiciaires de Sarkozy – où le promoteur de l’extension constante des pouvoirs de la police (à la suite de son mentor : Charles Pasqua) découvre, un peu tard, le revers de ces (ses ?) dispositifs sécuritaires dès lors qu’il en est devenu l’objet – devrait faire réfléchir les politiques socialistes qui font voter en procédure accélérée une extension disproportionnée des possibilités légales d’intrusion dans la vie privée des citoyens et sans contrôle démocratique, à l’occasion de la loi de programmation militaire : #LPM

Une mosaïque d’identité

Mais le clivage simple public / privé ne concerne guère que les hommes publics ! Pour le commun des mortels, les identités sont multiples et séparées. En effet, la vie personnelle ne se confond pas avec la vie de quartier ainsi vous ne désirez pas forcément que votre charmante voisine qui vous sourit dans les escaliers en vous tenant des propos étranges sur « les noirs et les arabes », soit au courant que vous défendez les droits des étrangers, pas plus que vous n’aimeriez nécessairement que votre chef de service soit au courant que vous militez au NPA. C’est même la famille élargie qui ne se confond pas avec la famille nucléaire – ce que vous avez appris à vos dépends lors des repas dominicaux qui « partent en vrille » du jour où votre père a eu connaissance de vos activités politiques ! Symétriquement, la vie familiale nucléaire ne s’identifie pas à la vie intime et la photo dénudée que vous avez peut-être eu tort de laisser faire ne doit sans doute pas être accessible aux yeux de votre fille de six ans.

Le respect de nos libertés exige que nos sphères intime, « nucléaire », familiale, de voisinage, associatives ou militantes, professionnelles, publiques conservent une certaine étanchéité. Par conséquent, vous ne disposez d’une pleine liberté d’expression notamment sur vos blogues publics que si vous contrôlez les interfaces entre vos identités, ce qui passe obligatoirement par l’usage de pseudonymes… Ce relatif anonymat est indispensable pour garantir le respect des libertés des citoyens et des vies privées.

Il y a anonymat et anonymat !

Néanmoins, le pseudonyme associé à un commentaire – dont le webmestre conservera de toutes façons l’adresse IP afférente – n’est pas du même ordre que celui d’un compte twitter (ou d’un autre réseau social). Dans le premier cas, il sera loisible d’en changer de façon illimitée (en effaçant les cookies) afin, par exemple, de polluer un fil de commentaires – compte tenu du laxisme de la Presse qui n’impose pas la correspondance adresse IP : pseudo – tandis que dans le cas d’un réseau social la création d’un compte est plus longue puisqu’il faut constituer un réseau de relations. Il sera dès lors compliqué de jongler avec plus de 2 ou 3 identités. Le pseudo sur Twitter est, de toute évidence, susceptible de connaitre une certaine pérennité et par conséquent correspondre à une certaine identité. Il est, du reste, le véritable identifiant du compte, contrairement au nom que l’on peut changer aussi rapidement que l’on veut. Seules des campagnes orchestrées permettent de gérer une cohorte de pseudonymes, mais alors une analyse plus ou moins approfondie permet de détecter ces comptes fictifs ou zombies.

A fortiori, la création d’un blogue demande un tel investissement – sans parler de la constitution du lectorat afférent qui exige des années d’assiduité – qu’il est impensable qu’un individu puisse assurer le production de plus de trois ou quatre blogues… Ces journaux, bien « qu’anonymes », expriment nécessairement (une facette de) la personnalité de leurs auteurs beaucoup plus profondément que l’état civil dont les progrès de la biométrie nous assigne chaque jour d’avantage plutôt au rôle de délinquant potentiel (sic).

Aussi ces pseudonymes constituent-ils les armoiries de notre époque – ainsi démocratisée – et les avatars associés, autant de blasons… Ces derniers, centralisés à l’aide de service comme Gravatar servent de marque de reconnaissance à travers la multitude de réseaux sociaux qui cartographient nos appartenances où ils personnifient notre (nos) identité(s).

Il y a public et public…

Réciproquement, le billet de blogue publié, même indexé par un grand moteur de recherche ;-) mais qui n’a qu’une poignée de lecteur, quoique public en droit, relève plus du Café du commerce : il n’est que faiblement public. Il en va de façon semblable du tweet, dont la vie est éphémère de surcroît, qui a toutes les chances de passer inaperçu – ce qui est le sort de la majorité d’entre eux. L’opposition privé / public est donc moins nette que le droit ne le laisse supposer…

L’hypocrisie des gouvernants

Or la maîtrise de l’imperméabilité de nos identités est mise au défi par les terminaux numériques, en particulier par ces mouchards que constituent les smartphones mais aussi par les services en ligne auxquels ils donnent accès dont les intérêts mercantiles commandent l’inventaire furtif et exhaustif de nos coordonnées et de nos attentions, c’est-à-dire de nos identités.

Malheureusement, dans ce combat, les citoyens ne peuvent guère compter sur les pouvoirs publics, nationaux ou européens dont les élites obnubilées par le contrôle de leur « communication », c’est-à-dire par la neutralisation des contre-pouvoirs, sont complices car instigateur de la surveillance massive de leur population – au prétexte de la lutte contre le terrorisme, naturellement…
Aussi, les réactions de vierges effarouchées aux révélations du programme Prism et autres par Edward Snowden, trahissent-elles l’hypocrisie de dirigeants qui sont bien placés pour savoir que leurs propres services collaborent étroitement avec la NSA et lorsqu’ils sont « pris la main dans le pot de confiture », ils tirent argument du collectage massif des données privées que les internautes laisseraient volontairement sur les réseaux sociaux, pour justifier l’espionnage de leur population par leurs propres services secrets  – alors que ces deux collectes, finalement ne font qu’une…

La course à l’armement

C’est pourquoi, ils ne sont pas disposés à favoriser l’éducation au numérique et dès avant la crise de 2008, avaient commencé de réduire drastiquement les crédits des Espaces Publics Numériques (EPM) au motif que les citoyens en savaient assez puisqu’ils avaient l’usage d’une adresse mail !

Aussi, la maîtrise des services en lignes (cloud) comme des parades protectrices que sont le chiffrement et l’installation de logiciel système libre est une cause d’utilité publique qui ne peut être promue – malheureusement – que par des collectifs autonomes

 

Emaux (28 mars 2014)


(*) Rappelons que l’on n’est que très difficilement véritablement « anonyme » sur Internet, même protégé par un pseudonyme. Ce qui est – à tort – dénoncé, en général est le pseudonymat…

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Une réflexion sur “La mauvaise querelle à l’anonymat sur Internet

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