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Note clinique sur la Gauche post-23 avril 2017

 

Jamais un deuxième tour n’a semblé plus dépourvu de sens. Alors que les Français sont plus que jamais conscients de la perte de pouvoir de leur État sur la réalité, l’issue du 7 mai ne pourra que programmer la dégradation de leur avenir.

En dépit de ce constat et du tableau qui va suivre, la Gauche ne doit pas perdre espoir : la France Insoumise (FI) est devenue la première force politique en France et surtout la seule vivante, à jour du XXIe siècle… Le chantier qui nous attend nous interdit la mélancolie.

 

Aucune élection ne traduit le choix du peuple mais uniquement celui du mode de scrutin

Il nous faut tout d’abord (re)lire nos classiques et en particulier Condorcet qui dès 1785 démontrait que l’élu l’est du mode de scrutin et non de la préférence du peuple^1 – ce que nos frères belges expliquent ici d’une façon fort didactique :

 

Aussi un premier tour aussi serré ne doit pas être pris sans relativisme, il nous est défavorable mais n’est en rien un désaveu, ni même un échec. Aussi le mouvement FI va perdurer…

Certes pour les citoyens de la France Insoumise, le scrutin du premier tour laisse un goût amer : si près du but ; si proche d’un jour historique, l’avènement d’une Europe des peuples et d’une Constitution plus démocratique !… Au demeurant, le résultat est d’importance : près de 20% des suffrages comptent dorénavant dans le paysage politique européen…

 

Le résultat du 23 avril 2017 place la France de Gauche en souffrance

Néanmoins, par isolement, susceptibilité ou autres, une partie de la gauche s’est détournée du dynamique mouvement de la France Insoumise et a préféré un autre vote de conviction. Elle a aussi manqué un choix tactique, peut-être par intolérance au « vote utile » – à la gauche cette fois…

Pour d’autres, la peur canonnée, les ultimes semaines, par les médias ainsi que par François Hollande, annonçant le risque d’une prise de pouvoir par un dictateur castropoutinobacharien (sic) a pu tétaniser les électeurs de gauche, à l’instar d’autres indécis.

Tout cela peut engendrer désormais un sentiment de culpabilité du non-accès de la Gauche au second tour…

…qui peut se trouver exacerbé par celui d’avoir été berné :

 

Le choc de retrouver après si longtemps, un leader de Gauche

Au soir du premier tour, et de la déclaration digne de Jean-Luc Mélenchon,

un estimable défenseur des droits humains s’est laissé aller à l’insulte : « Connard de Mélenchon », navrante tout particulièrement dans un contexte écrit… Dans le même registre lamentable, et après cinq jour de réflexion cette fois, un analyste et leveur de fonds dans le numérique, d’ordinaire intelligent commit un : Mélenchon est un imbécile irresponsable. Ces amabilités n’ont été que précurseurs d’une déferlante d’injonctions, de mensonges, de chœurs outragés…

Après avoir toute l’année de campagne durant, tenté de convaincre par mauvaise foi ou bêtise avérée de l’identité politique de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, les mêmes chiens de garde le somment maintenant de « faire barrage au FN » (sic)…

Rassurez-vous, je ne vous infligerais pas ici l’indigeste inventaire circonstancié de toute cette littérature fétide ! J’évoquerai juste un des mensonges les plus odieux celui insinuant que JLM aurait appelé à voter ni pour Macron, ni pour Marine Le Pen lors de la déclaration ci-dessus, mensonge que s’empresse de colporter Macron, évidemment :

On en trouvera une variante chez Jean Birnbaum, qui a la prétention d’être journaliste au Monde :

 

En revanche, d’autre défende ce « ni-ni » avec une grande cohérence mais pour leur usage personnel.

 

Il nous faut au contraire, remercier Jean-Luc Mélenchon de nous avoir témoigné une fois encore du respect, après des années à reconstruire une pensée pour la Gauche. Sa position témoigne en outre de la cohérence de sa vision. Il n’est pas seulement le premier à avoir compris que les partis politiques ne pouvaient plus nourrir l’activité démocratique à l’heure d’Internet, mais que seules des organisations formelles mais surtout informelles coordonnant des citoyens libres pouvaient être porteuses d’un projet de Gauche…

À ces citoyens, il n’est pas question de dicter leur vote.

 

Il est impossible de mettre un signe d’équivalence entre « lepénisme » et « macronisme »

Pour autant et afin de mettre « les points sur les i » à destination de tous les cerveaux altérés par tant de littérature toxique, martelons ici que si nous n’oublions pas le fascisme et l’antisémitisme du FN, nous savons aussi que le pétainisme partage avec le néolibéralisme l’usage de la répression physique, même si cette violence est systématique dans le premier cas, elle est individuellement aussi grave : Rémi Fraisse et d’autres en témoignent – pour leur malheur…

En outre, le PS et EELV ont voté loi sécuritaire sur loi sécuritaire offrant une panoplie de ciblage répressif sans équivalent dans un État de droit : Art20 de la LPM ; loi de surveillance politique dite de Renseignement ; mégafichier TES ; notamment, dans une irresponsabilité consternante.

 

Aussi la contestation dans la rue a toutes les chances d’être dans tous les cas réprimée dans le sang : le nassage et autres techniques de terreur inaugurées par Manuel Valls vont connaitre de beaux jours…

mais les assignations à résidences continueront sans doute de n’être pas réservés qu’aux étrangers…

Il nous faut trouver des parades à ces abus de pouvoir, mais ce n’est pas le lieu ici de les dévoiler.

 

Le rôle délétère du terrorisme

Je ne peux passer sous silence le traumatisme qu’a été les attentats de 2015. Pour avoir étudié les rapports des Français avec la migration depuis une dizaine d’années, jamais ces derniers n’ont témoigné une véritable inquiétude sur ce chapitre (en dehors d’une frange xénophobe qui constitue le socle de l’extrême-droite).

2015 aura provoqué un basculement :

Le terrorisme aura durablement perturbé l’appréhension du monde par les Français. Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en auront de toute évidence profité, mais finalement moins que ce que l’on pouvait redouter…

Aussi Daesh reste le meilleur allié de la droite !…

 

La difficulté des deuils à Gauche

Aujourd’hui nous sommes conspués de toute part ; il est peu probable que nous parvenions à court terme à rassembler les parties de la Gauche : nous payons le prix d’avoir cru dès le début dans la force de notre mouvement – ce qui nous libère de toute culpabilité. Il nous faut continuer à aller vers les jeunes mais aussi les déçus de l’action politique et notamment essayer de rattraper ceux que nous étions parvenus à sauver du vote Le Pen et qui sont plus qu’incité à y retourner…

 

La politique comme pure manipulation des consciences par les agences de com’

La compétition du premier tour jouée, la manipulation idéologique reste plus que jamais d’actualité. On sait que Sarkozy nous faisait dépenser une fortune en consultant en com’ – semble-t-il pas toujours intelligemment. Cette pratique n’a pas vraiment cessé sauf qu’avec Macron, ce sont ses mentors qui payent…

Ainsi la parabole de la vaccination court depuis quelques semaines, afin d’inciter les rétifs à voter Macron pour « faire barrage à MLP » qui en faisant porter la responsabilité de l’éradication de « la maladie » sur les autres se comporteraient comme des égoïstes. L’argumentaire est habile car la solidarité est un idéal de Gauche qui fait peser une exigence ciblée de loyauté. Le problème réside en ce qu’elle prend à rebours les principes scientifiques de la vaccination, car en réalité, il ne faut jamais vacciner toute une population (même dans les cas rarissimes où l’enjeu accessible est l’éradication d’une maladie) car comme tout geste médical, la vaccination peut produire des effets graves voire fatals – certes, dans une faible proportion – qu’il s’agit donc de minimiser. Les modèles mathématiques de propagation des épidémies permettent ainsi d’évaluer la minorité qu’il suffit de vacciner… L’inconsistance scientifique de cette parabole suggère qu’elle est le fruit d’une agence de com’ plutôt que, bien sûr, du corps médical…

 

Dans un autre registre, je dois avouer m’être illusionné sur la faible efficacité du dépliant publicitaire qu’étais le matériel de campagne du jeune candidat. Or, l’argument seriné, mais fallacieux du meilleur rempart contre le FN était inspiré d’étude d’opinion qualitative que son équipe ne pouvait que connaître…

Il va falloir être très vigilant…

 

La double minoration de la France Insoumise

Une des rhétoriques de l’oligarchie que nous aurons plus que jamais à combattre est celle de la réduction du champ politique à une opposition entre société ouverte vs fermée où Insoumis et FN sont rangés du même côté – négatif bien sûr. Ce clivage est une variante plus subtile et plus habile de l’amalgame JLM = MLP  qui a mal vieilli, même si Marine Le Pen continue de faire de l’ouvriérisme dans son discours – pas dans ses votes… (cf sa visite aux ouvriers de Whirlpool)

Il nous faut pour cela régénérer l’opposition Droite vs Gauche (j’y reviendrai, bientôt)

 

L’autre assimilation consiste à rabattre la France Insoumise sur le Parti Communiste, pour réanimer le repoussoir du totalitarisme soviétique. C’est par exemple l’amalgame qu’opère le sociologue organique du PS : Alain Touraine sur France5 (vers 18mn où le journaliste reprend le mensonge du ni-ni de JLM…) mais qui, en l’occurrence serait plus crédible s’il avait effectué une analyse critique de sa mirifique « société post-industrielle » dont on observe que trop où cela nous a conduit (et le PS avec)…

 

Épilogue

Aussi puisque la guerre à la Gauche est ouverte, nous n’avons plus d’autres choix que la stratégie

La bonne nouvelle est qu’après avoir été méthodiquement ignorée par toute la presse, Mediapart a découvert notre existence et que d’autre part, les soutiens sur le site jlm2017.fr affluent plus que jamais (plus d’1/2 million à l’heure où j’écris ces lignes)…

 

Emaux (le jeudi 4 mai 2017)


  1. Son mémoire est le meilleure soutien au tirage au sort (Tas)…
  2. Pour aller plus loin : [Qui va vraiment gagner les élections ?]http://binaire.blog.lemonde.fr/2017/04/27/reformons-lelection-presidentielle/#xtor=RSS-32280322)
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Article, À chaud

À mes amis de Gauche qui s’apprêtent à se priver de leur liberté de vote ou l’art du vote inutile

La présidentielle de 2017 est critique. La colère et le dégoût des Français sont à leur paroxysme.
Or, la corruption des principaux candidats de droite est sue de tous. Alors qu’un « boulevard » s’ouvrait à droite, la gauche peut paradoxalement arriver au pouvoir.
L’oligarchie est aux abois : l’UE – édifice patiemment construit à son service – est en état végétatif , comme le Brexit le révèle ; depuis plusieurs années le peuple ne vote plus de façon convenable…
Bien que les vieux médias soient aux ordres comme jamais, Internet résiste encore à la censure et à la manipulation orchestrée par les agences de com’.

Certes la fachosphère a su anticiper le déclin des médias en investissant Internet en particulier à partir de 2011, avec l’aide d’agences spécialisées obtenant un succès certain, notamment auprès d’une jeunesse déclassée, mais d’authentiques candidats souverainistes de droite, « sans casserole », eux : François Asselineau et Nicolas Dupont-Aignan sont en position de grignoter le « marché » de Marine LePen. Ces candidats sont peut-être même susceptibles de créer une certaine surprise à droite.

À gauche, pléthore de beaux esprits s’affligent, s’indignent devant cette incapacité à s’unir alors que nos deux protagonistes sont à « 90% d’accord » !… Le tout soutenu par une presse unanime, même Médiapart et Politis : la gauche est face à une chance historique s’il elle sait dépasser cette vilaine et vaine « querelle d’égo »… Pourtant l’arithmétique électorale des voix des uns et des autres ne saurait être purement additive pour des raisons que je me propose d’exposer.

 

Une « petite » divergence irréductible

Le désaccord porte tout d’abord sur l’Union Européenne. En dépit du « pacte de non-agression » officiellement acquis entre nos deux candidats de gauche, Benoît Hamon fait entendre sa différence sans excès de finesse :
https://twitter.com/benoithamon/status/846972908631199745
Contrairement à M. Mélenchon, je ne veux pas d'une Europe qui recule. J'incarne une gauche qui gouverne avec l'Europe. #Télématin

Benoît Hamon incarne une gauche qui gouverne avec l’UE telle qu’elle est, avec ses plus de 60 millions de pauvres

Le mot clé de ce tweet est : « avec » l’UE, c’est-à-dire qu’il n’est pas prêt à remettre en question le fondement même sur lequel s’est construite l’UE mais seulement à poursuivre le mouvement de fédéralisation via en particulier la création d’une assemblée de la zone euro (idée soutenue par François Hollande et améliorée par le conseillé de Hamon, Thomas Piketty)

 

Hamon ment honteusement (à Télématin) en disant que Mélenchon veut "sortir du projet européen". Pauvre Benoît regardes où tu t'abaisses !

Benoît Hamon refuse de remettre en question le principe fondamental du Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) qu’est le « principe de la concurrence non-faussée » qui interdit toute politique écologique, notamment de lutte contre le réchauffement climatique mais aussi toute politique industrielle pour sortir du productivisme ainsi que de transition énergétique et naturellement, toute remise en question du capitalisme financier…

De même, il refuse toute remise en question du statut de la Banque Centrale Européenne (BCE) pour redonner aux États le pouvoir de création monétaire, unique voie pour libérer du chantage à la dette et du joug des marchés financiers.

Sans la remise en question de ces deux clauses, il est vain d’élire un gouvernement « de gauche » : il ne jouira pas des conditions nécessaires à sa politique et trahira pour une politique néolibérale : celle imposée par le TFUE.

 

Que cache ce bel appel à l’union ?

Sauf erreur de ma part, la constitution de la Ve République ne permet pas un couple de candidater (sic). Avant que les sondages ne changent la donne, il y avait ainsi une belle hypocrisie à appeler à l’union pour mieux cacher une injonction à désistement de Jean-Luc Mélenchon (JLM) en faveur du Parti Socialiste !

Pourtant JLM avait déjà clairement répondu à la demande de Benoît Hamon :

mais surtout, c’était sous-estimer le dynamique mouvement populaire des Insoumis – totalement ignoré des radars médiatiques (y compris de Mediapart ou, naturellement de Politis) – et largement issu de « Nuit debout » qui n’est derrière la candidature de JLM que sous la forme d’un soutient critique et exigeant. Ce mouvement se serait brisé ou serait entré en résistance dès l’instant où un accord avec le Parti Socialiste de Benoît Hamon aurait été passé ; Jean-Luc Mélenchon le sait mieux que personne : sa campagne se serait effondrée nette et tout espoir pour la gauche aurait été perdu.

En effet, il est parfaitement irréaliste d’espérer voir ce mouvement, mutilé dans sa chair par l’usage intensif de grenades à sous-munitions dans les nasses des manifestations légales contre la loi dite El Khomri, sous la responsabilité de Bernard Cazeneuve et du PS, venir se ranger gentiment derrière les politiciens veules et corrompus de ce parti, dont Myriam El Khomri, investie par le PS dans les législatives.
Plot d’une grenade de désencerclement, parfaitement dimensionné pour faire exploser les yeux de manifestants ou pour ouvrir l’artère d’une personne âgée, près de moi dans la nasse de la « Fête nationale » du 1er mai 2016 et qui n’a dû la vie sauve qu’à la présence des « streetmedics » de « Nuit debout ». Le principe des nasses inaugurées par B. Cazeneuve sous l’égide de Manuel Valls est que personne ne puisse en sortir pour quelque motif que ce soit afin de serrer les manifestants le plus possible au moment où les forces de l’ordre leur jettent des grenades à sous-munitions…

 

En outre, les sondages sont biaisés par construction, pour des raisons économiques. Ils n’acquièrent une très relative précision que par le biais de « redressements » établis sur la base des votes lors d’élections officielles… Or Benoît Hamon n’a jamais candidaté à la présidence de la République, son score est ainsi « redressé » sur la base du score de François Hollande en 2012.
Est-ce bien raisonnable ? La France n’a-t-elle pas radicalement changée depuis cette échéance, notamment vis-à-vis du PS ? En sorte que le score de BH est systématiquement surévalué et celui de JLM systématiquement sous-évalué – ce que les études d’audience sur Internet confirment, elles laissent prévoir une surprise lors du 1er tour… En réalité, les sondages ont une très grande incertitude en valeur absolue ; ils ne sont significatifs qu’en tendance
Or, après le débat à cinq sur TF1, plus de 10 millions de Français ont découvert un homme aux antipodes de ce que les « chiens de garde médiatiques » ont forgé : calme, compétent et libre, de son ironie notamment. Depuis, même ces sondages donnent JLM en croissance devant Hamon qui, lui dévisse… Certains récemment place JLM en 2e position :

 

Mais au fait le jeune et sympathique Benoît est-il le « gendre idéal » ?

Interview-Kebab de Benoît Hamon

Entretien approfondi qui révèle la rouerie du candidat à travers un art consommé du contournement des réponses « qui fâchent ».

Mais surtout, Benoît Hamon a voté* la prolongation de l’état d’urgence ainsi que l’escalade sécuritaire qui a provoqué la mort d’un activiste pacifiste à Sivens mais aussi des dizaines de « bavures », et finalement tué un innocent devant ses filles qu’il laisse orphelines :
Un policier abat un assaillant à Paris la famille se défend de toute agression

 

Il a voté (comme François Fillon) entre autre la loi dite « loi sur le Renseignement » qui légalise la pénétration des communications de n’importe quel citoyen, sans le contrôle d’un juge judiciaire et aussi, par exemple de récupérer la liste nominative des manifestants à tout défilé pour quelque motif que ce soit – tout ceci sans contrôle judiciaire**…
Compte tenu de la gravité de cette élection présidentielle, le soutien du Premier ministre Bernard Cazeneuve est un honneur.

Benoît Hamon est fier du soutien de Bernard Cazeneuve dont l’expérience dans l’expulsion des réfugiés érythréens vers le Soudan n’est plus à démontrer… ou bien dans l’expulsion des traducteurs afghans de l’armée française vers les bras des Talibans

On mesure ainsi, derrière les faux-semblants, toutes les compromissions avec les apparatchiks du PS que sa candidature représente…

Au demeurant, il est tellement convaincu de son échec programmé qu’il postule pour la députation dans la 11e circonscription des Yvelines (78) :

 

Le syndrome du 21 avril 2002

D’autres, sous l’emprise de la stratégie de la peur instillée par nos grands éditorialistes, seraient disposés à voter Macron dès le premier tour, mieux armé – c’est démontré more geometrico – pour vaincre la Gorgone frontiste

sans oublier : Manuel Valls, Jean-Yves Le Drian, Daniel Vaillant, etc, qui n’avaient pas encore rejoint un tel « renouveau »…

À supposer que cet artefact de riches campagnes d’agence de com’ puisse duper suffisamment longtemps les Français :

 

ils oublient d’abord qu’il n’est pas nécessaire de sacrifier la gauche pour défaire Marine Le Pen :

Ils oublient ensuite, qu’à voter pour le représentant de l’oligarchie médiatico-financière qui impose toute la politique de l’UE contre les citoyens européens via une litanie de mémorandums, ils prennent de sérieuses options pour un retour de flamme en 2022… Or ce jour-là, il ne faudra plus compter sur Jean-Luc Mélenchon…

Non, l’année 2017 est décisive et il n’y a, à Gauche, qu’un unique vote raisonnable possible…

Emaux
(6 avril 2017 – MAJ le 19 avril 2017)


(*) ou selon les cas n’a pas eu le courage de participer au vote de l’arrêt de la prolongation de l’état d’urgence
(**) Sergio Coronado fut le seul député EELV à s’être rebellé contre cette loi ; il soutient la candidature de Jean-Luc Mélenchon…

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La mauvaise solution d’une primaire des gauches

Un aréopage prestigieux d’intellectuels porte une pétition de Yannick Jadot et quelques autres, demandant l’organisation « d’une primaire à gauche », or cette « primaire » n’est ni souhaitable, ni réaliste.

On observera tout d’abord que le texte de cette proposition – singulièrement sommaire – s’exonère de tout diagnostic de la situation calamiteuse de la gauche. Or on ne peut apporter de bonne solution à un problème mal posé.

Un déficit d’analyse

En effet, seules des données parcellaires et politiciennes : montée de l’abstention, score du FN, sont évoquées mêlées à des notions aussi contestables que la « droitisation » de la société… et dans la version allongée (ou ici) de la pétition, on tombe dans une sociologie des foules largement méprisante des citoyens qui ne communiquent plus avec les politiques dont le « personnel devient synonyme de caste et d’oligarchie. Son action est perçue comme impuissante, voire comme corrompue et soumise à des intérêts corporatistes ou particuliers (…) »
On notera les mots essentiels de « synonyme » et plus encore de « perçue » qui exonèrent le personnel politique de toute responsabilité au fond : nulle corruption réelle, nulle connivence réelle avec les lobbies, seulement des perceptions, autant dire des illusions d’optiques !… En somme un manque de « pédagogie »* de la part des politiques…

De même l’analyse politique se limite à : « (…)ses projets conjuguent sans cohérence le néolibéralisme du capitalisme financier, les régressions ethniques et racistes, et le recyclage nostalgique de l’étatisme des Trente Glorieuses et de l’Etat omnipotent. ». Nulle critique du néolibéralisme en lui-même, l’erreur est seulement de le conjuguer avec (horreur !) l’étatisme des Trente Glorieuses… De même, il ne faudrait pas avoir la nostalgie de l’État omnipotent, or il faut rappeler ici qu’il s’agit d’élire le chef de l’État ; quel intérêt d’aller voter pour un chef d’un État qui n’est pas « potent » ? En l’occurrence, il est aujourd’hui impotent

Nulle mention de l’Union Européenne alors que c’est elle qui détermine tout comme on l’a vu encore pour la Grèce
A fortiori nulle critique institutionnelle, dont beaucoup à gauche considèrent que les premières sont au bord de l’implosion…

Il est certain que la gauche n’a pas grand chose à voir avec cette pétition-là…

Il aurait fallu pour commencer, sinon un diagnostic du moins un véritable relevé clinique de la politique européenne et française :
Quid de la lutte contre le chômage, la pauvreté, la précarité, qui augmentent tous les trois inexorablement, notamment dans la zone euro ? Quid de la dégradation du droit du travail ?

Quid de la dégradation des services publics français :
— de santé dont même à Paris, les praticiens préfèrent se faire opérer dans le privé, bien informés des lacunes de l’Assistance Publique,
— ferroviaires dont trois déraillements mortels signalent le délabrement,
— éducatifs, où même à Paris il est très difficile trouver un remplaçant d’un enseignant de mathématique gravement malade,
— policiers où la suppression de plus de 13 000 postes de policiers et autant de gendarmes ne permet plus la protection des citoyens contre une poignée de terroristes comme la montré le 13 novembre 2015…

Quid des suicides en masse de citoyens grecs, portugais, espagnols provoqués par la politique de l’Eurogroupe ?
Quid des traités de l’Union Européenne (dont Yannick Jadot est un élu), qui interdisent toute politique écologique comme de gauche de façon générale ?

etc, etc.

Pour clore cette ébauche d’inventaire, je ne voudrais pas avoir l’outrecuidance de rappeler à l’instigateur de cette pétition les lois iniques, imbéciles ou scélérates que les élus de son parti ont votées en France qui ont amplement alimenté la désespérance des citoyens de gauche…

 

Une « solution » inconsistante

La proposition de « primaire à gauche » pose comme toute élection un triple problème de sélection des candidats, choix du mode de scrutin, définition du corps électoral.

La pétition fait l’impasse sur la définition des candidats de gauche comme si leur sélection allait de soi, ce qui laisse un parfum de connivence « synonyme de caste et d’oligarchie », qui est dorénavant insupportable aux Français. En réalité, rien n’est plus indéfini et il n’y a aucune légitimité à en limiter l’extension aux seuls représentants des partis institués – largement responsables du fiasco de la gauche. Une primaire ouverte à gauche implique donc une ouverture aux candidats de la « société civile ». Il y a tout lieu de supposer qu’ils seront très nombreux…
En admettant qu’on conserve l’habitude du scrutin majoritaire à un tour (qui n’a pourtant rien d’évident en lui-même) on s’expose à la survenue d’un paradoxe de Condorcet, comme la France en a connu honteusement une réalisation le 21 avril 2002 – même si c’est aussi le produit d’une manipulation politicienne via un bidonnage médiatique : « l’affaire Papy Voise »…

Quant à la définition et au contrôle du corps électoral de gauche, il est doublement sujet à caution. Contrairement à ce que la représentation hémicyclique laisse suggérer, il n’y a aucune symétrie bilatérale et donc aucun axe autour duquel la vie politique pivoterait. Tout au plus pourrait-on tenter une représentation matricielle de l’espace politique, sur laquelle il y a peu de chances que tout le monde tombe d’accord. Quoiqu’il en soit il n’y a donc aucun seuil qui délimite rigoureusement la droite et la gauche. Du reste et si l’on en croit Jean-Christophe Cambadélis qui définit l’extension de la gauche « de Macron à Mélenchon », ce seuil voisinerait le Front National !

Comment sélectionnera-t-on les électeurs de gauche ; ce n’est pas marqué sur leur front !? Si le flou de cette limite ne posait pas de problème au temps des primaires du PS, c’est qu’alors, il s’agissait de choisir le candidat le plus susceptible d’emporter les suffrages y compris en mordant à droite. Aujourd’hui, il s’agit de sélectionner un candidat qui donne envie au peuple de gauche d’aller voter… C’est une toute autre gageure !

En outre, en l’absence de signature numérique authentifiée par un tiers de confiance, dont tout citoyen européen devrait pourtant disposer depuis (soyons réaliste) dix ans, il est impossible de procéder à un vote par Internet – seul support qui rendrait les coûts de cette opération raisonnables. Par conséquent, je ne vois pas comment les partis anémiques de la gauche vont pouvoir financer ce qui constitue en fait un demi-premier tour d’une élection que cette pétition propose de porter à trois tours…

 

Contre-proposition

Enfin il faut être singulièrement naïf pour imaginer que tant d’années d’impensé dans les partis de gauche (et de droite) puissent être compensées dans le cadre biaisé de la propagande d’une primaire. S’il doit y avoir un débat à gauche alors les blogues, les forums, les wikis sont fait pour ça. Si Yannick Jadot et ses co-pétitionnaires veulent ouvrir le débat à gauche, qu’ils n’attendent pas — le temps nous est compté — qu’ils ouvrent un site, les thèmes de discussion ne manquent pas !…

Nous ne sommes plus au XXe siècle, les citoyens sont formés et informés. Ils offrent une compétence collective très supérieure à celle des élus, comme l’illustre les multiples projets contributifs du Libre ou pour en rester au plan politique, les contre-expertises de Notre-Dame-des-Landes ou de Sivens (que Yannick Jadot devrait connaître) ou la consultation ouverte sur la loi Lemaire (même si le gouvernement et plus encore le Conseil d’État n’en a cure…).

Il faut donc au préalable que les partis de gauche fassent leur révolution copernicienne et renoncent à leurs privilèges, à leur aristocratisme en acceptant le débat avec les citoyens…

 

Emaux (le 12 janvier 2016)


(*) on notera la condescendance avec laquelle les politiques traitent habituellement les citoyens comme des enfants…

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En contrepoint de l’année Rameau

À @Mlle_Titam

On vient de fêter, en 2014, le 250e anniversaire de la mort de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Le multiplicateur peut surprendre, mais la France a célébré tellement médiocrement le tricentenaire de sa naissance en 1983 que les rameauneurs les plus entreprenants se sont mobilisés pour réparer cette injustice.

En effet, il peut paraître surprenant que le créateur et le penseur qui a le plus fortement infléchi le cours de la musique européenne ne soit toujours pas reconnu dans son pays d’origine et en particulier pas rentré au répertoire des maisons d’opéra (il est vrai que ces institutions ne sont pas des temples de progressisme ;-).

Pourtant, jamais science n’a produit harmonie aussi suave, jamais orchestre, une telle sensualité avant Debussy…

La situation de la musique française

C’est oublier, tout d’abord, que la Révolution française a sapé les deux sources de financement de la musique – discipline la plus chère (avant d’être en compétition au XXe siècle avec le cinéma et la physique) – à savoir, l’Église et l’aristocratie. Et, dans le champ de la musique, l’opéra avec ses divas (et divos), son orchestre, son chœur et son corps de ballet, font exploser les coûts. En outre, Rameau disposait du plus grand orchestre européen avant Wagner…

C’est oublier aussi que le romantisme – mouvement littéraire – a coupé la France de son patrimoine musical considérable (y compris, immédiat Gossec et Reicha) et a sonné le glas de toute pensée musicale. C’est ainsi que la France fut la seule nation européenne dont l’enseignement ne s’appuya pas sur le formalisme ramiste (sic).
En France, le personnage emblématique du romantisme musical, Berlioz détestait Rameau, d’autant plus aisément qu’il n’avait pas fait l’effort de le connaître. Il s’en était tenu, comme bien d’autres, aux préjugés colportés, pour une bonne part, par rivalité, par Rousseau et par Diderot, notamment pour des raisons politiques. En effet, de par sa position de « compositeur du Roi », Rameau semblait (à tort) partisan de la monarchie…

Au XIXe, l’instabilité politique et la prise de pouvoir par une bourgeoisie aussi affairiste qu’inculte ont installé une « esthétique » où le pathos et la gaudriole se conjugue à la pauvreté de la polyphonie, au puritanisme de l’harmonie, le tout, le cas échéant, maquillé par la vacuité de la virtuosité instrumentale ; terme à terme, le contraire de l’esthétique ramiste. L’auteur typique de cet état de fait est Offenbach dont toute l’œuvre est une sorte de surgeon indigent du premier opéra bouffe français : Platée (Rameau 1749 : satire corrosive des abus de pouvoir monarchiques).

N’y a-t-il pas des raisons intrinsèques à cette occultation ?

Certes, dès le XVIIIe l’accueil de la plupart de ses ouvrages fut l’objet de polémique, voire scandale et il est vrai que Rameau a forcé tous les genres établis jusqu’à les faire exploser. Ainsi l’exemple le plus apparent est donné par « l’ouverture à la française », forme bipartite constitué d’un mouvement lent en style brisé suivi d’un mouvement fugué rapide, qu’il a accéléré et rééquilibré en faveur de la fugue – qui n’a alors jamais aussi bien porté son nom – devenue une sorte de sprint

puis la farcira de divertissements jusqu’à faire craquer le tout : Ouverture (& Suite d’orchestre) de Naïs (1749) dirigée par Frans Brüggen

Ouverture (& Suite d’orchestre) de Naïs dirigée par Jordi Savall

et plus encore dans l’Ouverture de Zaïs (1748), où la percussion trace des sortes de liaisons entre les tons multiples parcourus durant la première partie (lent) :

On pourrait tout aussi sommairement évoquer l’ariette, constituée d’une première partie mélismatique suivie d’une seconde, syllabique : forme codée de micro-symétries et acmé d’expression vocale dans le théâtre lyrique classique français dont il atténue le bipartisme puis lui substitue le tripartisme de l’aria da capo, mais surtout la relègue aux divertissements : « Jouissons de nos beaux ans » Chœur et ariette de virtuosité des Boréades (1763) par Cyril Auvity :

tandis que le drame est assumé par des formats sui generis dépourvus de symétries et de repères pour les auditeurs et qui prendront avec le temps toujours plus d’importance.

Enfin, s’il pratique jusqu’à la fin un contrepoint imitatif « savant » (avec de plus en plus de « liberté » – complexité) celui-ci est hyperlarge ce qui crée des déphasages qui déchire la polyphonie jusqu’à laisser les voix à nu (a cappella). Ici les exemples sont constants car c’est un trait de sa signature. Typiquement, la voix attaque a capella et la polyphonie suit seulement avec plus ou moins de retards et de transformations.

Ce sont ces grands retards qui le conduisent au seuil de la polytonalité, par exemple dans cet exemple paradigmatique des Boréades (1763 ) : Entrée, scène 4 avec « effusion » entre les deux parties de flûtes+violons vs bassons+basse, (notamment au temps 7:41 & 8:50) selon ce procédé dont usera et abusera, bien plus tard Richard Strauss, notamment :

1. La concentration musicale

Mais des raisons profondes désarçonnent aussi l’auditeur plus moderne : avant Anton Webern, Rameau a inventé la musique la plus concentrée (à l’égal de son contemporain Domenico Scarlatti). Le primat donné à l’harmonie sur la mélodie – au grand dame de Rousseau – lui permet de réduire une idée à quelques traits fondés sur une progression harmonique de moins d’une dizaine de secondes…
Ce n’est que par une capacité d’invention exceptionnelle qu’il peut produire des ouvrages de trois heures d’une telle densité[^1]. En comparaison, ses successeurs « tirent à la ligne » et cette dilution des idées atteindra son paroxysme chez Wagner, laissant l’auditeur dans un état mystico-hypnotique. Disposition aux antipodes de l’athée Rameau qu’on écoute concentré, vigilant et libre. Mais ce respect de l’auditeur à un coût : il lui demande un effort que le bourgeois paye pour s’épargner et que l’immersion actuelle dans la musak nous rend insolite.

2. Le pointillisme musical

En outre, notre musicien maximise la caractéristique d’une tradition française, d’écrire par traits élémentaires non-mélodiques – se calquant sur la prosodie française – et qui ne tolère le lyrisme que dissimulé à l’intérieur d’une riche polyphonie, dans une sorte de retournement du style italien, en quelque sorte plus « normal »

[ici le cantabile (terme significativement sans correspondant en français) est donné au clavecin – instrument totalement inexpressif – dans une voix intermédiaire alors que les voix saillantes i.e. extrêmes et en particulier du dessus, alternent cellules minimalistes et traits élémentaires]

Cette esthétique s’origine dans le style brisé des luthistes à la fin du XVIe, liés à la naissance d’une musique instrumentale autonome d’une nouvelle bourgeoisie, mais aussi dans la norme aristocratique qui rejette l’ostentation expressive, parfaitement ramassée par Molière en une tirade du Bourgeois gentilhomme : au bourgeois qui se désole qu’on lui présente une fois encore, un objet musical qui met en scène – allégoriquement – des bergers (plutôt que, en l’occurrence un bourgeois qui présente ses hommages à une marquise ;-), on lui répond que : « Lorsque l’on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans « la bergerie ». Le chant a été de tout temps affecté aux bergers et il n’est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions. » [Les italiques sont de moi]

Ce style français horripile Rousseau, qu’il juge « gothique » et les romantiques après lui.

3. Le rapport au texte littéraire (livret)

Combien de fois n’a-t-on pas entendu le poncif – y compris de la part des mieux disposés : Quel dommage qu’il n’ait rencontré son Racine, voire même son Quinault ! Ce regret trahit une incompréhension des rapports de la musique au texte littéraire, car Jean Racine est l’un des pires librettistes possibles (j’y reviendrai ultérieurement…) et les qualités poétiques et théatrales d’un bon livret n’ont rien de commun avec les exigences purement littéraires ! Du reste, les collaborations avec une plume de l’envergure de celle de Voltaire ont toutes été des échecs. Un des rares projets mené à bien, le Temple de la gloire permet même de mesurer ce ratage du fait précisément de la proposition voltairienne – ce que ce dernier finira par reconnaître lui-même (outre qu’elle lui a valu d’être embastillé)…

Le rapport à la réalité, à la signification du « poème » est au n-ème degré chez Rameau, ce qui sera perdu au delà de lui et jusqu’à nous où l’on restera lourdement au premier degré (à l’exception de Chabrier, autre grand méconnu…) Même dans les scènes où la maîtrise harmonique est responsable d’une puissance expressive exceptionnelle – que l’on rencontre dès Hippolyte & Aricie et qui serviront de modèle, pour cette raison, au Don Giovanni de Mozart – Rameau ne reste pas au premier degré. La poétique musicale est en subtil contrepoint de la sémantique littéraire. L’ironie de la comédie des Indes galantes entretenue par l’écriture canonique la plus grave, le bouffon de Platée par la hardiesse harmonique à la sombre mélancolie :

(qu’il « casse » à peine 1mn 20 plus tard)

Ces multiples niveaux de lecture sont possibles notamment parce que le texte littéraire use d’hyperbole sur un plan allégorique en vis à vis d’un plan pathétique et parce que les deux sont volontairement excessifs. C’est notamment le cas du texte de l’ariette : Lieux funestes (Dardanus est emprisonné…)

C’est la peinture codée d’un monde politique qui n’a plus prise sur la réalité et dont l’impuissance et la superficialité annonce la Révolution future…

Au reste, plus le temps passera, plus Rameau se dirigera vers la vérité dramatique qui passe pour lui – comme pour tous les Français – par le récit et non l’air, jugé artificiel et dont les multiples symétries suspendent le temps du drame. C’est ce qui le conduira à s’affranchir de toute symétrie temporelle durant tout un acte (sic) le dernier (acte 5) des visionnaires Boréades (1763).

Les mutations philosophiques d’un renversement sociologique

Rameau représente l’anti-modèle pour la bourgeoisie libérale dont le fond épistémologique est l’empirisme, car il illustre le plus brillamment le rationalisme cartésien dont il était disciple – jusqu’à la caricature[^2]. Ses succès exceptionnels sont dès lors insupportables pour ceux qui assignent dorénavant à la musique un statut subalterne de divertissement – qui, certes, peut toucher au « sublime », mais à la condition sine qua none d’être le produit d’un geste (et non d’une pensée) virtuose. Désormais la « pensée » musicale se borne à un carcan puritain des mythiques « règles de compositions » destinées à élever convenablement les apprentis musiciens. C’est pourquoi, en France, la musique quittera l’Université au XIXe pour le Conservatoire napoléonien dont la mission se borne à former des musiciens du rang. Elle n’y reviendra que – de façon aberrante – via les facultés de lettres au XXe siècle…

En apparence, l’Allemagne semble se démarquer puisque la musicologie naissante dans l’université germanique se fonde sur les acquis théoriques ramistes (c’est ce qui y explique la meilleure qualité d’enseignement qu’en France) mais se garde bien de le réhabiliter et pour commencer, d’éditer ses partitions. Cela tient à ce que le projet nationaliste germanique choisit par idiosyncrasie européenne la musique et créer, d’un patrimoine quasi-absent, le mythe d’une nation musicale dont on ne connait que trop le rôle qu’y a joué le nazisme.

De l’autre côté la France musicale joue les belles endormies : il faudra attendre la fin du XXe pour qu’avec deux siècles de retard, un travail éditorial se réveille, confronté dès lors à un programme titanesque.

D’autres préjugés joueront les obstacles épistémologiques comme le syllogisme bourgeois :
Les génies sont des artistes maudits,
Rameau est un musicien officiel,
donc c’est un médiocre.
(CQFD)

La difficile anamnèse de la politique française

Mais il y a aussi des raisons plus graves qui touchent à notre rapport à l’Histoire de la France.

Après les tentatives de réhabilitations à la fin du XIXe, sous l’égide malheureusement borné de Camille Saint-Saëns et qui permirent à Claude Debussy d’y retrouver ses racines, la France après la crise de 1929 voit la montée du fascisme i.e. d’un nationalisme xénophobe et antisémite qui, contrairement à ce que croit trop souvent la Gauche ne nourrit pas en général un quelconque intérêt pour la culture nationale. Que je sache les années 30 n’ont pas réédité : Chrétien de Troyes, Guillaume de Machaut, Cyrano de Bergerac, Marivaux ou Crébillon fils ; pas plus que : Pérotin, Dufay, Busnois, Brumel, Josquin, Gombert, Claude Lejeune, Pascal de l’Estocart, Mézangeau, les Gaultier, Étienne Moulinié, Dufaut, Pierre Robert, Michel Lambert, Louis Couperin, Jean-Nicolas Gœffroy, Nicolas de Grigny, Henri Desmarets, Marc-Antoine Charpentier, La Lande, Marin Marais, Jean-Féry Rebel, etc ou Jean-Marie Leclair – sans parler que pour ce qui nous concerne ici, Rameau était un « libertin » proche des Maçons !…

Non, le nationalisme des fascistes est haine de l’autre, de la richesse, de la complexité. Il est obnubilé par l’extirpation de « l’ennemi de l’intérieur », fantasmé au cœur de la nation. C’est ainsi qu’à l’époque un célèbre poète, dessinateur, cinéaste et grand admirateur d’Hitler condamnait Debussy comme « trop germanique » tout en prônant un « retour à Bach » – vous admirerez la cohérence…

Quant à l’après-guerre, en France, elle nous plaça face au dilemme malsain d’avoir à choisir entre le néoclassisme chlorotique de collabos recyclés et le post-expressionnisme germanique irrationnaliste (et découvert à l’occasion de l’occupation nazi) qui l’un comme l’autre évacuaient par nationalisme, le patrimoine musical français comme italien.

C’est pourquoi, c’est en particulier grâce à des Anglais, des Belges et des États-uniens, que ce répertoire commença d’être réévalué, non sans freins des institutions en France.

On n’imagine mal aujourd’hui quelles résistances il a fallu vaincre pour simplement… rejouer Rameau (et d’autres) ! Un des meilleurs et plus actifs connaisseurs de ce répertoire national peut ainsi écrire de façon pénétrante (À l’occasion de la reconstitution de l’opéra Scylla & Glaucus de Jean-Marie Leclair) :

« Lorsque l’on sait que les efforts pour réhabiliter Rameau et imposer enfin ses opéras n’ont eu à ce jour qu’un succès limité, même (et spécialement peut-être) dans son pays natal, quels espoirs peut-on concevoir quant à l’unique œuvre scénique de Leclair ? Aussi étrange que cela puisse paraître, on peut les juger excellents, car le style de Leclair, étroitement modelé sur celui de Rameau, est tout de même un peu moins savant que celui de ce dernier, moins sophistiqué, moins français dans son essence même et donc paradoxalement moins enclin à irriter (j’entends pour l’auditoire français contemporain). En France, en effet, un accent subtilement étranger ou la claire suggestion d’une influence cosmopolite sont parfois considéré comme des avantages pour un compositeur de l’hexagone. Et l’on sait d’ailleurs, du reste, la façon dont le public français – et plus particulièrement le public parisien – a toujours préféré la musique « française » composé par des étrangers : Lully, Gluck, Cherubini, Meyerbeer, Rossini et les autres… aux authentiques produits nationaux : Charpentier, Rameau ou Berlioz. (…)
Mais il semble tout de même à peine croyable que les parisiens des années 1760 aient préféré les banalités vide de sens de Pergolèse et de Rousseau aux créations incomparablement plus riches et plus variées et surtout plus musicales de Rameau et de J.-M. Leclair. »
John Eliot Gardiner en 1988 [C’est moi qui souligne]

(Faut-il ajouter que les espoirs de Gardiner même pour la musique de Leclair ont été déçus !)

 

L’année écoulée a-t-elle permis de marquer un jalon ?

Hélas, je crains que 2014 n’y ait rien changé… et que le public de « mélomanes » se repaisse toujours des mêmes « valeurs » : Bach, Haendel, (Wagner, Mahler).


Emaux
(2er janvier MAJ le 5 janvier 2015)

Sites de référence :

Rameau2014
http://jp.rameau.free.fr/


[^1] André Campra se serait exclamé à propos d’Hyppolite & Aricie : « Il y a dans cet opéra assez de musique pour en faire dix ; cet homme nous éclipsera tous »

[^2] À la fin de sa vie, allant au delà de la légitime intégration de la musique dans le champ scientifique et technique, il se plut à vouloir lui donner un statut éminent – délirant – au sein même des disciplines scientifiques. Rappelons que l’œuvre de Descartes est issue biographiquement (et non ontologiquement) de sa théorie musicale…

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Europe : le pronostic vital est engagé

À Christian Tubeuf

Je n’aime pas traiter des programmes politiques ; les médias nous gavent de catéchisme néolibéral sur l’air « nous vivons au dessus de nos moyens » ou d’exégèses de tactiques partisanes au lieu de nous parler de la réalité, mais la gravité de la situation ne peut me laisser silencieux. En effet l’énergie du discours de Manuel Valls suscite de faux espoirs, parfois navrant, à moins qu’ils répondent au besoin de « ne pas désespérer Solférino »…

La conduite imbécile de politiques pro-cycliques

Malgré les avertissements de la majorité des économistes, autonomes (Paul Krugman) aussi bien que mainstream : sans parler des « économistes atterrés », l’Europe, c’est à dire l’Allemagne, par le biais notamment du TSCG mais aussi de la politique monétariste de la BCE impose une politique d’austérité dans la pire conjoncture : celle de l’effondrement de la demande conséquent à la crise des subprimes*. Cette politique se traduit notamment par une réduction des dépenses et investissements publics au moment où il faudrait au contraire lancer, par exemple un massif plan d’isolation des bâtiments, ne serait-ce que pour amoindrir le déficit de notre balance commerciale, et rattraper les 10 ans de retard sur le numérique et notamment dans le réseau de fibre optique, que les X-Télécoms, qui nourrissent l’énarchie, nous ont fait perdre :

Pénétration de la fibre optique comme raccordement à Internet selon les états européens

Pénétration de la fibre optique comme raccordement à Internet

De même, la France est depuis des décennies en retard en matière de dépenses de Recherche et Développement par rapport à l’Allemagne et les pays scandinaves qui est la véritable source de perte de compétitivité :

Dépenses de recherche & développement selon les différents pays de l'UE

Dépenses de recherche & développement dans l’UE

Dans un premier temps (jusqu’en 2010) la France avait mieux réagi à la crise que d’autres pays, du fait du niveau plus élevé de protection sociale,

Evolution du PIB selon les différents pays de l'OCDE

Evolution du PIB selon des pays de l’OCDE

mais les politiques d’austérité notamment européennes, nous ont fait rentrer dans une spirale déflationniste.

Effondrement de l'inflation dans la zone euro

Effondrement déflationniste dans la zone euro

En mai 2012, il aurait encore été possible de « redresser la barre » car les énormes liquidités que la Fed et la Banque du Japon créaient, ont fait chuter les taux d’intérêt du service de la dette des pays européens et notamment de la France :

Chute des taux d'intérêts

Chute des taux d’intérêts

Ainsi, la France aurait-elle pu tirer parti de taux d’intérêts réels proches de 0% (du jamais vu depuis « les trente glorieuses » !) afin de relancer les investissements publics, au prix du maintien d’un déficit élevé (mais un déficit financé à 0% ne pose pas de problème) dans l’intervalle de la renégociation des traités européens et notamment le TSCG dont les règles budgétaires sont suicidaires…

La trahison des socialistes

Mais François Hollande a trahi son mandat : il n’a pas saisi cette occasion de soutien à l’activité économique ni eu le courage d’affronter Angela Merkel. Au contraire, il a voulu se montrer plus néolibéral que les extrémistes de la commission européenne. Il est resté sourd aux suggestions pressantes soutenues par le collectif Roosevelt 2012 qui constituent pourtant un programme économique « clé en main » pour le Parti Socialiste et dont bon nombre de mesures ne coûteraient rien au budget de l’État à l’instar de la réaffectation des 34Mds du Fond de réserve des retraites vers l’immobilier (secteur qu’il n’aurait jamais dû abandonner, ne serait-ce que pour des raisons prudentielles…) ou encore la réduction du temps de travail. Rappelons qu’un plan de RTT dans le secteur privé ne coûte rien à l’État : il est construit précisément pour cela – encore faut-il ne pas le saboter dès le départ ;-) Plus le temps passe, plus les taux d’intérêts réels remontent, comme l’explique Guillaume Duval ci-dessus, rendant le retour du déficit de la France sous la barre des 3% impossible, la plongée dans la récession et l’explosion de la zone euro, inéluctable et l’Europe avec… Quant au programme de Manuel Valls, il va amplifier la diminution du PIB qui s’amorce par le gel des prestations sociales et du point d’indice des fonctionnaires jusqu’en octobre 2015. Ce qui contractera encore plus la consommation déjà déclinante, y compris – situation inédite depuis la guerre – dans le secteur alimentaire.

Dépenses des ménages en France au 1er trimestre 2014

Dépenses de consommation des ménages en France au 1er trimestre 2014 (source Insee)

Les rentrées fiscales vont être ainsi plus faibles que prévues : le dérapage du déficit est programmé ! MAJ.25/04/2014 : Ce n’est pas autre chose que disent trois députés, non-réputés être les plus à gauche du PS…

 

La trahison des clercs

Devant tant d’incompétence et de surdité, on peut diagnostiquer la sénilité précoce de nos élites ou la duplicité. Cette duplicité trouve quelques attestations dans la suppression du ministère des relations avec l’UE dont les attributions seront gérés directement depuis l’Élysée dans le même temps qu’est nommé Jean-Pierre Jouyet (ex-secrétaire d’État en charge des affaires européennes sous Sarkozy) au secrétariat général de la présidence et alors que François Hollande est allé courir aux États-Unis afin de demander l’accélération de la signature du « Grand Marché Transatlantique » (GMT ou Tafta) qui sous une couverture de libre-échange, a pour véritable objectif de substituer des arbitrages commerciaux aux juridictions civiles dans les conflits entre entreprises et instances politiques afin d’achever l’asservissement des pouvoirs publics au Marché… Tout se passe comme si le gouvernement Valls avait pour mission de divertir la colère des Français pendant que les choses sérieuses se scellent en coulisse : à Bruxelles entre l’UE et les USA…

La guerre ou la ruine

Le parti socialiste va prendre une raclée méritée aux européennes et le Sénat va repasser à droite. Comme au temps de la SFIO, le PS inspirera le dégoût durant des décennies. Les Français ne resteront pas éternellement écœurés et l’explosion sociale sera réprimée avec toute la brutalité dont Manuel Valls garde la marque. La France devenue ingouvernable, les conditions pour que Marine Le Pen soit au deuxième tour en 2017 sont remplies… Si les traités européens ne sont pas réformés radicalement et je ne vois aucun facteur favorable pour qu’ils le soient, l’explosion de l’Europe va être achevée dans la décennie qui s’ouvre – à moins qu’une guerre ne vienne par la force, « résoudre » une crise que l’incurie de nos dirigeants aura suscitée.

 

Emaux (19 avril 2014)

 

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(*) Plus exactement : de l’effondrement de la solvabilité des ménages qui entraîne l’effondrement du système bancaire et dont le sauvetage engendre l’explosion des dettes souveraines. Il faut garder en tête cette chaîne causale (car d’autres scénarios étaient possibles) afin d’analyser convenablement la séquence des responsabilités.

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Politique culturelle du numérique : la France, au milieu du gué

 

À l’occasion de la demande par la France de l’exclusion de la Culture du traité de libre-échange trans-atlantique en négociation, la Ministre de la Culture a publié une tribune dans Le Monde le 13 juin 2012 fixant le cadre de sa politique.

Tout d’abord, on ne peut qu’être redevable à Aurélie Filippetti de (ré)assumer l’exception culturelle dans son sens juridique, après tant de faux-fuyants où, au motif consternant que « nos partenaires européens ne comprennent pas cette notion », la France avait fini par se rabattre sur une défense de la « diversité culturelle » qui, comme telle, i.e. désarmée, n’avait de défense que le nom.

Reconnaissons-lui, de plus, d’oser réaffirmer que : « La mécanique du marché n’est pas capable de prendre en compte la valeur spécifique des biens culturels. », même si les mots « valeurs » et « biens » relève encore du paradigme marchand… et d’assigner une perspective juste en écrivant : « Ce qui est en jeu, c’est la capacité d’un pays à se représenter le monde. »

On sera encore d’accord avec elle pour rappeler qu’une politique volontariste (lors du premier septennat de François Mitterrand) a permis d’engendrer en l’occurrence, la plus belle floraison que le cinéma français ait connu, même si hors de ce domaine privilégié, cette politique fut victime de déficiences. Ainsi, par exemple, dans le domaine de la chanson, où son action fut limitée et a engendré in fine des effets pervers ; dans la musique, où la politique conduite dans la continuité de celle de Malraux (typiquement inégalitaire) n’a pas permis d’enrayer l’illettrisme des Français – qui touche maintenant même ses élites ; dans la danse où cette politique a épuisé ses acteurs spontanés autant qu’elle les a soutenus, etc. et pour finir, par des restrictions budgétaires mises en place dès la fin des années 80 (sous la gauche, donc) dans le cadre de la « révolution conservatrice », qui ont conduit les acteurs culturels à adopter des stratégies d’externalisation (« downsizing ») engendrant une atomisation des ensembles et compagnies qui, finalement a mis en crise le système d’indemnisation de l’intermittence…

Le syndrome du bizut
On ne la critiquera surtout pas lorsque, par ailleurs, elle pose qu’une politique de la Culture passe par l’éducation au motif que cela relève du ministère éponyme, car précisément l’administration de ce dernier – esclave d’une vieille conception bourgeoise – lutte avec la dernière énergie contre tout projet d’émancipation des petits Français par la création. Ces fonctionnaires sont victimes du syndrome du bizut : aliénés par une éducation qui a bridé leur créativité, ils ne supportent pas d’être les derniers infirmes et s’emploient donc activement à reproduire la mutilation dont ils ont été victimes. C’est, du reste, cette constatation qui avait conduit Jack Lang a tenter de réformer ce ministère en en prenant finalement les rênes (avec des résultats décevants).

Quoi qu’il en soit, il est évident qu’aucune action en profondeur pour la Culture ne sera possible sans la coopération soutenue de l’Éducation Nationale. Or, par chance et après tant d’années de gestionnaires (quand ce n’était pas des ganaches…), un authentique intellectuel, Vincent Peillon en assume actuellement la responsabilité. Aussi une fenêtre d’opportunité s’offre à des projets qu’il faut encourager plutôt que disqualifier…

Internet, toujours honni !
En revanche, on ne la suivra pas dans son analyse du marché articulée à une mise en cause d’Internet qui, de surcroît, compromet les chances d’une politique culturelle du 21e siècle.

Non, le marché ne s’en tient pas à « simplifier pour plaire au plus grand nombre », sa fonction est de faire gagner le maximum d’argent à ses acteurs. Pour cela, il concentre l’offre sur un minimum de « valeurs » afin d’optimiser le retour sur investissement. Sa logique, en situation de « concurrence libre et non faussée », c’est le monopole voire le cartel. À charge pour la fonction marketing et commerciale de conditionner la demande des citoyens à cette offre préétablie.

Ce n’est ainsi que par une stratégie consumériste coûteuse, mais souvent inventive (c’est même en général, le seul lieu d’invention !) qu’une poignée de « majors » parviennent à monopoliser le « marché » culturel…

La vertu anxiolytique des produits culturels
Il importe donc de se déprendre de l’illusion que ce soit par la nature des « produits » que les majors gagnent (dans tous les sens du terme) le public. La contrainte qui pèse sur les « œuvres » est uniquement négative : ne pas surprendre par phobie de tout ce qui risque de générer de l’anxiété. Pour l’essentiel, c’est la fonction marketing et commerciale (toujours ignorée de nos responsables culturels) qui assurera les ventes…

Internet est asynchrone et acentré
Dans cette stratégie de prise de contrôle de l’imaginaire des citoyens, Internet – loin d’être un allié – constitue un vecteur d’émancipation : sa topologie acentrée désarme les tactiques commerciales de matraquage des attentes en démultipliant les canaux de communication ; son fonctionnement asynchrone amorti l’impact des « évènements » artificiellement orchestrés* par les agences de com’ afin d’expulser la diversité des indépendants.

Ce n’est donc pas Internet qui « favorise l’apparition de vastes entreprises en situation de quasi-monopole se moquant de la législation des États » mais la vieille économie de marché dès lors qu’on s’interdit par les traités européens de « fausser » la concurrence, dès lors qu’on s’interdit, par exemple, d’empêcher le racket de la vente liée. Ainsi depuis plusieurs décennies (bien avant Internet, donc), pas une vente de micro-ordinateur et plus récemment, de lecteur MP3, tablette, smartphone n’échappe au délit de vente liée par l’incurie (pour être gentil) des pouvoirs publics notamment Européens…

C’est donc commettre un grave contresens que d’accuser Internet des maux de l’économie de marché alors que sa logique propre, notamment celle des échanges de pair à pair, offre à la Culture l’outil lui permettant de se régénérer dans le cadre d’une nouvelle économie contributive et non marchande qui appellerait une nouvelle politique culturelle incitative et non plus répressive, notamment par le développement de nouveaux systèmes d’échanges et de financement.

Emaux (2 août 2013)
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(*) à l’instar du concept commercial génial de « sortie nationale » au cinéma…

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Article, À chaud

#Botzaris36 Témoignage d’un militant

Précautions : non arabophone et n’ayant, ni de près ni de loin, de lien avec la Tunisie, mon témoignage est nécessairement et excessivement partiel.

Tout commence pour moi lorsque, au mois d’avril, j’assiste par Internet au spectacle choquant des réfugiés tunisiens au mieux abandonnés dans les parcs de la Ville de Paris, au pire molestés et interpelés par la Police nationale.

Je connais déjà la politique de la France – durcie d’années en années – vis-à-vis des étrangers, notamment par mon activité depuis 2006 au sein du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF).

Au seuil de la campagne électorale, la tactique élyséenne visant à « faire monter » Marine Le Pen me fait redouter le pire et, sans surprise, la minorité de rescapés de la Méditerranée à Lampedusa donne prétexte à la surenchère ignoble à laquelle la droite, et parfois la gauche, nous a presque habitués. Les accords de Schengen sont suspendus et l’immigration légale est déclarée dorénavant inacceptable. La légalité devient illégale : Ionesco se mêle à Kafka !…

Mais cela ne choque personne tant le personnel politique aussi bien que les grands médias ont depuis longtemps remisé la logique aristotélicienne…

#Bolivar51

Désemparé face à l’ampleur du problème et déjà chargé par le soutien aux sans-papiers, je reste dans l’indécision jusqu’au lundi 2 mai. En effet, dans la nuit de ce jour, notamment à l’instigation de membres de la CIP-IdF (Coordination des Intermitents et Précaires d’Ile-de-France), des Tunisiens de Lampedusa s’installent dans l’immeuble appartenant à la Ville de Paris, sis au 51, avenue Simon-Bolivar. Un rassemblement de soutien est organisé à 18 h, auquel je me rends. Un cordon de CRS agressifs, armés de flash-balls, est déjà là. Le dialogue est difficile à établir, parce que peu de Tunisiens sont francophones, mais aussi parce que quelques jeunes Français s’interposent, créant un climat hystérique…

Je rencontre, un peu à l’écart, un militant de Jeudi noir  qui, avec professionnalisme, m’explique qu’« ils » connaissent depuis longtemps ce bâtiment pour l’avoir étudié avec attention, qu’il est dangereux et que c’est précisément pour cela qu’ils ne s’y sont pas installés.

Je ne sais pas, à ce moment précis, que – probablement tétanisé face à la responsabilité en cas d’accident – le Maire de Paris a déjà demandé son évacuation au Tribunal administratif*. Cette procédure constitue un magnifique cadeau au gouvernement. Aussi le ministre de l’Intérieur va venir, à peine trois jours plus tard, en personne, jouir de son évacuation musclée, déployant des moyens dignes d’une sinistre production hollywoodienne : hélicoptère, etc. – torpillant les négociations avec la Ville déjà bien mal engagées…

Quand les socialistes comprendront-ils donc qu’à tomber dans le procès-piège de leur supposé laxisme ils s’interdisent de penser et, finalement, n’apparaissent que plus hypocrites et stupides qu’ils ne le sont !

Après quelques désinformations politiciennes de tous bords, les Tunisiens de Simon-Bolivar sont relâchés, libres mais désormais privés de toit et toujours sans nourriture.

On les voit dormir à l’orée des squares, souvent à même le sol…

Des discussions fleurissent sur Twitter entre citoyens indignés par le mépris des pouvoirs publics, mais nous ne parvenons pas à concrétiser nos réflexions.

#FontaineauRoi

C’est alors que le gymnase de la rue de la Fontaine-au-Roi est à son tour investi le 7 mai.

Ici, les conditions sont tout autres qu’à Bolivar : il n’y a nul risque d’incendie. Même si l’occupation prive d’un équipement sportif un quartier déjà pauvre sur ce plan, la situation exceptionnelle de ces rescapés justifie de déroger aux règles ordinaires.

Le Conseil de Paris vote le 16 mai un budget, sans trop se soucier de sa mise en application. Or, des bagarres aux causes multiples mais compréhensibles achèvent de faire fuir les associations missionnées – déjà surchargées par les conséquences de la crise économique et par les Tunisiens restés aux abords de la porte de La Villette : les réfugiés n’ont plus de quoi manger…

Aussi, le face à face avec la Mairie de Paris ne se passe pas bien. Maltraités depuis des mois par le gouvernement et, plus récemment, par la Ville, les réfugiés ne font plus confiance aux instances officielles de ce pays.

Le peu de négociations patine, conduisant le 17 mai, le chef de cabinet de la Mairie de Paris à les menacer d’une expulsion imminente. C’est le déclencheur qui fait rédiger une pétition à un collectif de membres de Twitter (@Emaux @laitea @leclown @loloster @MelvinMiami @MsTeshi @PFRunner)  et essayer, avec un succès très relatif, d’alerter des politiques. Il est pour nous inacceptable et, par dessus le marché, maladroit d’exercer une menace d’expulsion.

Est-ce le résultat de notre modeste action ou l’effet d’un retour à la raison dans les bureaux de la Ville ? Toujours est-il que la lettre-pomme de discorde disparaît sans que soit dessinée une voie de règlement au sort des réfugiés**…

#Botzaris36

Toujours sans nourriture, manquant de tout, la situation semble pourrir sur place lorsque le « Centre culturel tunisien », au 36 de la rue Botzaris, est investi par une vingtaine de Tunisiens le 31 mai. Après une intervention en force des CRS le jour même, un accord tacite avec l’ambassade (à moins que ce ne soit la stupeur) semble laisser les réfugiés s’installer.

Botzaris36

Un troisième lieu relevant d’un troisième acteur (l’ambassade de Tunisie) s’ajoute au théâtre des opérations tunisiennes à Paris.

Au début, très naïvement, j’éprouve une satisfaction à voir les réfugiés échapper à l’incurie (pour être gentil) des autorités françaises et à (re)prendre possession d’un bien appartenant aux Tunisiens. Pourtant, à l’entrée dans les lieux, il me faut rapidement déchanter : déjà, les constructions glauques et délabrées ne respirent pas la joie de vivre, mais, surtout, un climat sourd de paranoïa nous éloigne du havre attendu.

L’une de notre collectif twitterrien (@MsTeshi), qui a tissé des liens de confiance avec les Tunisiens du gymnase, décide de s’installer jour et nuit à Botzaris afin de publier sur Twitter la chronique des évènements. Sa présence dérange à la fois des membres d’une association fraîchement créée (Ensemble Contre l’Oubli : ECO) et de vieux militants, peu au fait de l’e-activisme. On la soupçonne d’espionnage, alors qu’elle rend public sur Internet tout ce qu’elle voit !

En outre, il pèse sur le site une loi d’airain, imposée par les quatre gardiens : les réfugiés peuvent occuper les dépendances à condition de ne pas pénétrer dans l’essentiel du bâtiment principal et, en particulier, ne pas ouvrir une remise que je commence à appeler la « chambre de Barbe bleue » – non sans réfréner une envie d’éclater de rire. 

Chambre_de_barbe-bleue

 

Les jours passent lorsque, dans la nuit du 6 juin, un Tunisien étranger au site (et qui se fait appeler Mohamedali) enfonce les portes interdites. Des documents compromettants sont alors mis en ligne par @MsTeshi. Le lendemain, tout le monde est évacué par la police. Après un court séjour au commissariat, les Tunisiens sont libérés, munis d’une convocation. Libres, mais de nouveau sans toit !

Sonnés, nous nous retrouvons tous le soir rue Botzaris. Le centre est protégé par un important dispositif de CRS. Nous décidons de contourner le périmètre bloqué, par les rues adjacentes, pour nous retrouver derrière la Police, au métro Botzaris.

Botzaris_mappe

Vers 23 h 30, nous assistons, incrédules, au départ des trois camions et du car de CRS. Il n’en faut pas plus pour que soit envisagée la reprise des lieux. En avant-poste, nous constatons la disparition de tout policier, y compris en civil, mais nous découvrons quatre nouveaux gardiens (j’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’Algériens spécialement recrutés), armés de battes de base-ball !

 

Reprisedscf0721

Rejoints par le reste des Tunisiens, une première et rapide tentative par le 36, rue Botzaris est un échec. C’est alors que des habitués des lieux nous indiquent une porte non fermée au 42, rue du Plateau. Tous les réfugiés s’y engouffrent suivis de quelques Français, lorsqu’une voiture attire notre attention. Je m’approche en éclaireur et tombe nez à nez sur des policiers en civil, appelés par un barbouze du RCD, qui, aussitôt, me dénonce comme complice ! Je rencontre à ce moment précis et pour la première fois le visage de la Tunisie de Ben Ali – juste le temps de tourner les talons et de déguerpir le plus vite possible (non sans avoir prévenu mes camarades de l’arrivée imminente de la police !

Le lendemain, bien que quelques documents graves aient été diffusés sur Twitter pendant la nuit, j’apprendrais que le consul consent au maintien des réfugiés, mais dorénavant encadrés de « gros bras » chargés de bloquer l’accès des pièces sensibles afin de pouvoir venir récupérer les archives de Botzaris ! Le tragi-comique du contrat ne me fait pas rire longtemps, car les Français sont rendus responsables de tous les problèmes des Tunisiens, et je suis désormais persona non grata à Botzaris…

Convaincu de l’importance capitale de la conservation de ces archives pour l’avenir de la Tunisie, je ne suis plus en mesure d’aider en quoi que ce soit leur exfiltration, ma présence risquant même de faire capoter toute tentative.

Je m’éloigne à regret, également fatigué des nombreuses nuits de veille.

Une poignée de Tunisiens me conservent leur confiance. J’essaie modestement de les aider tout en leur donnant rendez-vous au loin, car un soupçon de traîtrise pèse sur eux.

Là-bas, le climat se dégrade rapidement, entre paranoïa, alcoolisme – une main tailladée donne lieu à une hospitalisation à Tenon – et « démerde » – ventes anarchiques, y compris de documents…

Les évènements s’accélèrent lorsqu’une camionnette pénètre dans la cour, d’où un homme qui se fait appeler Hadj, flanqué d’une avocate, obtient de charger son véhicule de documents. S’agit-il du projet de leaks dont on m’a parlé ou bien de barbouzes qui, sur ordre, viennent récupérer les preuves compromettantes ? Dans le doute, je propose à ma source de l’héberger, car je m’attends à des représailles. Par délicatesse, elle déclinera ma proposition et sera arrêtée, au petit matin, avec tous les autres Tunisiens, gardés à vue.

Bilan : une distribution d’APRF (arrêtés préfectoraux de reconduite à la frontière), mais aussi l’arrivée d’une palanquée d’agents de sécurité maliens afin d’interdire Botzaris à toute personne étrangère à l’ambassade. Une plaque étrange et ridicule est même précipitamment vissée – pour peu de temps.

Sortis de garde-à-vue, les réfugiés errent de nouveau dans les parcs de Paris pendant un mois de juin qui associe aux traditionnels orages une froidure nocturne, atypique et pénétrante.

Les Tunisiens qui, à l’abri, résistaient difficilement à l’alcool, maintenant dehors s’y adonnent sans mesure.

Maintenant, les CRS connaissent le chemin, ainsi que les agents de la sécurité de la Ville de Paris. Tout va bien !

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@Emaux le 19 juin 2011

Emaux_gravatar

http://twitter.com/Emaux

 

(Merci @MsTeshi pour ses photos) 

Pour approfondir : cf Recueil d’articles

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* Une « solution », certes juridiquement fragile, mais plus adaptée aux circonstances exceptionnelles, eut été de cantonner un camion de pompiers aux abords du bâtiment…

** Il aura fallu plusieurs semaines pour qu’en force soit instauré un système de bon d’accès permettant l’accès aux seuls réfugiés munis d’un titre de séjour et pour que, plus tard soit enfin assuré une distribution de repas…

 

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