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À ceux qui accusent Jean-Luc Mélenchon d’être anti-européen

Depuis une décennie, un des arguments pour affaiblir les propositions et la stratégie de Jean-Luc Mélenchon (JLM) consiste à l’accuser de repli nationaliste et finalement d’être anti-européen. Cette accusation présente le triple avantage de :

  1. l’assimiler à Marine Le Pen et rendre en quelque sorte sa candidature inutile ;
  2. de diviser la Gauche et de fait Benoît Hamon ainsi que tous les candidats d’extrême-gauche se sont engouffrés dans cette brèche médiocrement ;
  3. de neutraliser sa critique, pourtant pertinente du Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) notamment en ce qu’il impose à tous une politique économique d’austérité néolibérale, donc de droite…

D’autres que moi ont démontée brillamment cette manipulation :

 

Par opposition, s’il fallait comprendre sa vision de l’Europe en actes, rien ne la concrétise mieux que cette conférence de presse de fin de campagne – largement reléguée par les médias – qui nous place au seuil potentiel d’un évènement historique, grâce au soutien de Marisa Matias et Pablo Iglesias : l’avènement d’une nouvelle Europe, celle des peuples…

 

Emaux (le 21 avril 2017)

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À mes amis de Gauche qui s’apprêtent à se priver de leur liberté de vote ou l’art du vote inutile

La présidentielle de 2017 est critique. La colère et le dégoût des Français sont à leur paroxysme.
Or, la corruption des principaux candidats de droite est sue de tous. Alors qu’un « boulevard » s’ouvrait à droite, la gauche peut paradoxalement arriver au pouvoir.
L’oligarchie est aux abois : l’UE – édifice patiemment construit à son service – est en état végétatif , comme le Brexit le révèle ; depuis plusieurs années le peuple ne vote plus de façon convenable…
Bien que les vieux médias soient aux ordres comme jamais, Internet résiste encore à la censure et à la manipulation orchestrée par les agences de com’.

Certes la fachosphère a su anticiper le déclin des médias en investissant Internet en particulier à partir de 2011, avec l’aide d’agences spécialisées obtenant un succès certain, notamment auprès d’une jeunesse déclassée, mais d’authentiques candidats souverainistes de droite, « sans casserole », eux : François Asselineau et Nicolas Dupont-Aignan sont en position de grignoter le « marché » de Marine LePen. Ces candidats sont peut-être même susceptibles de créer une certaine surprise à droite.

À gauche, pléthore de beaux esprits s’affligent, s’indignent devant cette incapacité à s’unir alors que nos deux protagonistes sont à « 90% d’accord » !… Le tout soutenu par une presse unanime, même Médiapart et Politis : la gauche est face à une chance historique s’il elle sait dépasser cette vilaine et vaine « querelle d’égo »… Pourtant l’arithmétique électorale des voix des uns et des autres ne saurait être purement additive pour des raisons que je me propose d’exposer.

 

Une « petite » divergence irréductible

Le désaccord porte tout d’abord sur l’Union Européenne. En dépit du « pacte de non-agression » officiellement acquis entre nos deux candidats de gauche, Benoît Hamon fait entendre sa différence sans excès de finesse :
https://twitter.com/benoithamon/status/846972908631199745
Contrairement à M. Mélenchon, je ne veux pas d'une Europe qui recule. J'incarne une gauche qui gouverne avec l'Europe. #Télématin

Benoît Hamon incarne une gauche qui gouverne avec l’UE telle qu’elle est avec ses plus de 60 millions de pauvres

Le mot clé de ce tweet est : « avec » l’UE, c’est-à-dire qu’il n’est pas prêt à remettre en question le fondement même sur lequel s’est construite l’UE mais seulement à poursuivre le mouvement de fédéralisation via en particulier la création d’une assemblée de la zone euro (idée soutenue par François Hollande et améliorée par le conseillé de Hamon, Thomas Piketty)

 

Hamon ment honteusement (à Télématin) en disant que Mélenchon veut "sortir du projet européen". Pauvre Benoît regardes où tu t'abaisses !

Benoît Hamon refuse de remettre en question le principe fondamental du Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) qu’est le « principe de la concurrence non-faussée » qui interdit toute politique écologique, notamment de lutte contre le réchauffement climatique mais aussi toute politique industrielle pour sortir du productivisme ainsi que de transition énergétique et naturellement, toute remise en question du capitalisme financier…

De même, il refuse toute remise en question du statut de la Banque Centrale Européenne (BCE) pour redonner aux États le pouvoir de création monétaire, unique voie pour libérer du chantage à la dette et du joug des marchés financiers.

Sans la remise en question de ces deux clauses, il est vain d’élire un gouvernement « de gauche » : il ne jouira pas des conditions nécessaires à sa politique et trahira pour une politique néolibérale : celle imposée par le TFUE.

 

Que cache ce bel appel à l’union ?

Sauf erreur de ma part, la constitution de la Ve République ne permet pas un couple de candidater (sic). Avant que les sondages ne changent la donne, il y avait ainsi une belle hypocrisie à appeler à l’union pour mieux cacher une injonction à désistement de Jean-Luc Mélenchon (JLM) en faveur du Parti Socialiste !

Pourtant JLM avait déjà clairement répondu à la demande de Benoît Hamon :

mais surtout, c’était sous-estimer le dynamique mouvement populaire des Insoumis – totalement ignoré des radars médiatiques (y compris de Mediapart ou, naturellement de Politis) – et largement issu de « Nuit debout » qui n’est derrière la candidature de JLM que sous la forme d’un soutient critique et exigeant. Ce mouvement se serait brisé ou serait entré en résistance dès l’instant où un accord avec le Parti Socialiste de Benoît Hamon aurait été passé ; Jean-Luc Mélenchon le sait mieux que personne : sa campagne se serait effondrée nette et tout espoir pour la gauche aurait été perdu.

En effet, il est parfaitement irréaliste d’espérer voir ce mouvement, mutilé dans sa chair par l’usage intensif de grenades à sous-munitions dans les nasses des manifestations légales contre la loi dite El Khomri, sous la responsabilité de Bernard Cazeneuve et du PS, venir se ranger gentiment derrière les politiciens veules et corrompus de ce parti, dont Myriam El Khomri, investie par le PS dans les législatives.
Plot d’une grenade de désencerclement, parfaitement dimensionné pour faire exploser les yeux de manifestants ou pour ouvrir l’artère d’une personne âgée, près de moi dans la nasse de la « Fête nationale » du 1er mai 2016 et qui n’a dû la vie sauve qu’à la présence des « streetmedics » de « Nuit debout ». Le principe des nasses inaugurées par B. Cazeneuve sous l’égide de Manuel Valls est que personne ne puisse en sortir pour quelque motif que ce soit afin de serrer les manifestants le plus possible au moment où les forces de l’ordre leurs jettent des grenades à sous-munitions…

 

En outre, les sondages sont biaisés par construction, pour des raisons économiques. Ils n’acquièrent une très relative précision que par le biais de « redressements » établis sur la base des votes lors d’élections officielles… Or Benoît Hamon n’a jamais candidaté à la présidence de la République, son score est ainsi « redressé » sur la base du score de François Hollande en 2012.
Est-ce bien raisonnable ? La France n’a-t-elle pas radicalement changée depuis cette échéance, notamment vis-à-vis du PS ? En sorte que le score de BH est systématiquement surévalué et celui de JLM systématiquement sous-évalué – ce que les études d’audience sur Internet confirment, elles laissent prévoir une surprise lors du 1er tour… En réalité, les sondages ont une très grande incertitude en valeur absolue ; ils ne sont significatifs qu’en tendance
Or, après le débat à cinq sur TF1, plus de 10 millions de Français ont découvert un homme aux antipodes de ce que les « chiens de garde médiatiques » ont forgé : calme, compétent et libre, de son ironie notamment. Depuis, même ces sondages donnent JLM en croissance devant Hamon qui, lui dévisse… Certains récemment place JLM en 2e position :

 

Mais au fait le jeune et sympathique Benoît est-il le « gendre idéal » ?

Interview-Kebab de Benoît Hamon

Entretien approfondi qui révèle la rouerie du candidat à travers un art consommé du contournement des réponses « qui fâchent ».

Mais surtout, Benoît Hamon a voté* la prolongation de l’état d’urgence ainsi que l’escalade sécuritaire qui a provoqué la mort d’un activiste pacifiste à Sivens mais aussi des dizaines de « bavures », et finalement tué un innocent devant ses filles qu’il laisse orphelines :
Un policier abat un assaillant à Paris la famille se défend de toute agression

 

Il a voté (comme François Fillon) entre autre la loi dite « loi sur le Renseignement » qui légalise la pénétration des communications de n’importe quel citoyen et aussi, par exemple de récupérer la liste nominative des manifestants à tout défilé pour quelque motif que ce soit – tout ceci sans contrôle judiciaire**…
Compte tenu de la gravité de cette élection présidentielle, le soutien du Premier ministre Bernard Cazeneuve est un honneur.

Benoît Hamon est fier du soutien de Bernard Cazeneuve dont l’expérience dans l’expulsion des réfugiés érythréens vers le Soudan n’est plus à démontrer… ou bien dans l’expulsion des traducteurs afghans de l’armée française vers les bras des Talibans

On mesure ainsi, derrière les faux-semblants, toutes les compromissions avec les apparatchiks du PS que sa candidature représente…

Au demeurant, il est tellement convaincu de son échec programmé qu’il postule pour la députation dans la 11e circonscription des Yvelines (78) :

 

Le syndrome du 21 avril 2002

D’autres, sous l’emprise de la stratégie de la peur instillée par nos grands éditorialistes, seraient disposés à voter Macron dès le premier tour, mieux armé – c’est démontré more geometrico – pour vaincre la Gorgone frontiste

sans oublier : Manuel Valls, Jean-Yves Le Drian, Daniel Vaillant, etc, qui n’avaient pas encore rejoint un tel « renouveau »…

À supposer que cet artefact de riches campagnes d’agence de com’ puisse duper suffisamment longtemps les Français :

 

ils oublient d’abord qu’il n’est pas nécessaire de sacrifier la gauche pour défaire Marine Le Pen :

Ils oublient ensuite, qu’à voter pour le représentant de l’oligarchie médiatico-financière qui impose toute la politique de l’UE contre les citoyens européens via une litanie de mémorandums, ils prennent de sérieuses options pour un retour de flamme en 2022… Or ce jour-là, il ne faudra plus compter sur Jean-Luc Mélenchon…

Non, l’année 2017 est décisive et il n’y a, à Gauche, qu’un unique vote raisonnable possible…

Emaux
(6 avril 2017 – MAJ le 19 avril 2017)


(*) ou selon les cas n’a pas eu le courage de participer au vote de l’arrêt de la prolongation de l’état d’urgence
(**) Sergio Coronado fut le seul député EELV à s’être rebellé contre cette loi ; il soutient la candidature de Jean-Luc Mélenchon…

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La mauvaise solution d’une primaire des gauches

Un aréopage prestigieux d’intellectuels porte une pétition de Yannick Jadot et quelques autres, demandant l’organisation « d’une primaire à gauche », or cette « primaire » n’est ni souhaitable, ni réaliste.

On observera tout d’abord que le texte de cette proposition – singulièrement sommaire – s’exonère de tout diagnostic de la situation calamiteuse de la gauche. Or on ne peut apporter de bonne solution à un problème mal posé.

Un déficit d’analyse

En effet, seules des données parcellaires et politiciennes : montée de l’abstention, score du FN, sont évoquées mêlées à des notions aussi contestables que la « droitisation » de la société… et dans la version allongée (ou ici) de la pétition, on tombe dans une sociologie des foules largement méprisante des citoyens qui ne communiquent plus avec les politiques dont le « personnel devient synonyme de caste et d’oligarchie. Son action est perçue comme impuissante, voire comme corrompue et soumise à des intérêts corporatistes ou particuliers (…) »
On notera les mots essentiels de « synonyme » et plus encore de « perçue » qui exonèrent le personnel politique de toute responsabilité au fond : nulle corruption réelle, nulle connivence réelle avec les lobbies, seulement des perceptions, autant dire des illusions d’optiques !… En somme un manque de « pédagogie »* de la part des politiques…

De même l’analyse politique se limite à : « (…)ses projets conjuguent sans cohérence le néolibéralisme du capitalisme financier, les régressions ethniques et racistes, et le recyclage nostalgique de l’étatisme des Trente Glorieuses et de l’Etat omnipotent. ». Nulle critique du néolibéralisme en lui-même, l’erreur est seulement de le conjuguer avec (horreur !) l’étatisme des Trente Glorieuses… De même, il ne faudrait pas avoir la nostalgie de l’État omnipotent, or il faut rappeler ici qu’il s’agit d’élire le chef de l’État ; quel intérêt d’aller voter pour un chef d’un État qui n’est pas « potent » ? En l’occurrence, il est aujourd’hui impotent

Nulle mention de l’Union Européenne alors que c’est elle qui détermine tout comme on l’a vu encore pour la Grèce
A fortiori nulle critique institutionnelle, dont beaucoup à gauche considèrent que les premières sont au bord de l’implosion…

Il est certain que la gauche n’a pas grand chose à voir avec cette pétition-là…

Il aurait fallu pour commencer, sinon un diagnostic du moins un véritable relevé clinique de la politique européenne et française :
Quid de la lutte contre le chômage, la pauvreté, la précarité, qui augmentent tous les trois inexorablement, notamment dans la zone euro ? Quid de la dégradation du droit du travail ?

Quid de la dégradation des services publics français :
— de santé dont même à Paris, les praticiens préfèrent se faire opérer dans le privé, bien informés des lacunes de l’Assistance Publique,
— ferroviaires dont trois déraillements mortels signalent le délabrement,
— éducatifs, où même à Paris il est très difficile trouver un remplaçant d’un enseignant de mathématique gravement malade,
— policiers où la suppression de plus de 13 000 postes de policiers et autant de gendarmes ne permet plus la protection des citoyens contre une poignée de terroristes comme la montré le 13 novembre 2015…

Quid des suicides en masse de citoyens grecs, portugais, espagnols provoqués par la politique de l’Eurogroupe ?
Quid des traités de l’Union Européenne (dont Yannick Jadot est un élu), qui interdisent toute politique écologique comme de gauche de façon générale ?

etc, etc.

Pour clore cette ébauche d’inventaire, je ne voudrais pas avoir l’outrecuidance de rappeler à l’instigateur de cette pétition les lois iniques, imbéciles ou scélérates que les élus de son parti ont votées en France qui ont amplement alimenté la désespérance des citoyens de gauche…

 

Une « solution » inconsistante

La proposition de « primaire à gauche » pose comme toute élection un triple problème de sélection des candidats, choix du mode de scrutin, définition du corps électoral.

La pétition fait l’impasse sur la définition des candidats de gauche comme si leur sélection allait de soi, ce qui laisse un parfum de connivence « synonyme de caste et d’oligarchie », qui est dorénavant insupportable aux Français. En réalité, rien n’est plus indéfini et il n’y a aucune légitimité à en limiter l’extension aux seuls représentants des partis institués – largement responsables du fiasco de la gauche. Une primaire ouverte à gauche implique donc une ouverture aux candidats de la « société civile ». Il y a tout lieu de supposer qu’ils seront très nombreux…
En admettant qu’on conserve l’habitude du scrutin majoritaire à un tour (qui n’a pourtant rien d’évident en lui-même) on s’expose à la survenue d’un paradoxe de Condorcet, comme la France en a connu honteusement une réalisation le 21 avril 2002 – même si c’est aussi le produit d’une manipulation politicienne via un bidonnage médiatique : « l’affaire Papy Voise »…

Quant à la définition et au contrôle du corps électoral de gauche, il est doublement sujet à caution. Contrairement à ce que la représentation hémicyclique laisse suggérer, il n’y a aucune symétrie bilatérale et donc aucun axe autour duquel la vie politique pivoterait. Tout au plus pourrait-on tenter une représentation matricielle de l’espace politique, sur laquelle il y a peu de chances que tout le monde tombe d’accord. Quoiqu’il en soit il n’y a donc aucun seuil qui délimite rigoureusement la droite et la gauche. Du reste et si l’on en croit Jean-Christophe Cambadélis qui définit l’extension de la gauche « de Macron à Mélenchon », ce seuil voisinerait le Front National !

Comment sélectionnera-t-on les électeurs de gauche ; ce n’est pas marqué sur leur front !? Si le flou de cette limite ne posait pas de problème au temps des primaires du PS, c’est qu’alors, il s’agissait de choisir le candidat le plus susceptible d’emporter les suffrages y compris en mordant à droite. Aujourd’hui, il s’agit de sélectionner un candidat qui donne envie au peuple de gauche d’aller voter… C’est une toute autre gageure !

En outre, en l’absence de signature numérique authentifiée par un tiers de confiance, dont tout citoyen européen devrait pourtant disposer depuis (soyons réaliste) dix ans, il est impossible de procéder à un vote par Internet – seul support qui rendrait les coûts de cette opération raisonnables. Par conséquent, je ne vois pas comment les partis anémiques de la gauche vont pouvoir financer ce qui constitue en fait un demi-premier tour d’une élection que cette pétition propose de porter à trois tours…

 

Contre-proposition

Enfin il faut être singulièrement naïf pour imaginer que tant d’années d’impensé dans les partis de gauche (et de droite) puissent être compensées dans le cadre biaisé de la propagande d’une primaire. S’il doit y avoir un débat à gauche alors les blogues, les forums, les wikis sont fait pour ça. Si Yannick Jadot et ses co-pétitionnaires veulent ouvrir le débat à gauche, qu’ils n’attendent pas — le temps nous est compté — qu’ils ouvrent un site, les thèmes de discussion ne manquent pas !…

Nous ne sommes plus au XXe siècle, les citoyens sont formés et informés. Ils offrent une compétence collective très supérieure à celle des élus, comme l’illustre les multiples projets contributifs du Libre ou pour en rester au plan politique, les contre-expertises de Notre-Dame-des-Landes ou de Sivens (que Yannick Jadot devrait connaître) ou la consultation ouverte sur la loi Lemaire (même si le gouvernement et plus encore le Conseil d’État n’en a cure…).

Il faut donc au préalable que les partis de gauche fassent leur révolution copernicienne et renoncent à leurs privilèges, à leur aristocratisme en acceptant le débat avec les citoyens…

 

Emaux (le 12 janvier 2016)


(*) on notera la condescendance avec laquelle les politiques traitent habituellement les citoyens comme des enfants…

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#Crise grecque Pour une sortie de la zone euro et de l’Union Européenne

Il n’est pas dans mon ambition de livrer ici une analyse circonstanciée de la crise de l’euro depuis l’accession de Syriza au pouvoir : d’autres l’ont fait avec plus d’autorité que je ne pourrais le faire¹. Mon propos ici est de tirer les conséquences politiques de ce que cette crise a mis au jour.

En effet, c’est un des mérites de Alexis Tsipras et de Yanis Varoufakis d’avoir procédé « au grand jour » et, incidemment révélé (s’il le fallait encore…) le fonctionnement anti-démocratique de l’UE. On écarquille les yeux, notamment lorsqu’on découvre que l’Eurogroupe n’a ni statut, ni mandat, ni compte-rendus, ni légitimité pour imposer le traitement à l’économie grecque que ce gouvernement légitime a été contraint d’avaliser ! De même, on est consterné de découvrir qu’aucun des autres ministres des finances n’a assez de compétence en économie pour accepter de répondre à la discussion que Varoufakis voulait mener sur le terrain économique… Enfin le comportement de l’Eurogroupe et, en particulier de son président, Jeroen Dijsselbloem notamment quant à la parole donnée, est celui de maffiosi

On sait de plus maintenant par des sources concordantes : les confidences de Timothy Geithner et par Varoufakis lui-même, que Wolfgang Schäuble souhaitait l’éviction de la Grèce de la zone euro pour « faire un exemple » afin de « terrifier » en retour les autres États et imposer, notamment à la France, la politique d’austérité qu’il n’a pu obtenir depuis 2009 sur le continent européen.

Or l’hégémonie politique que l’Allemagne a acquise au plan européen par la « réunification » (l’annexion de l’Allemagne de l’Est, dans la réalité…) parallèlement à la domination économique au plan mondial grâce à des excédents agressifs sur ses partenaires, menacent tout l’édifice européen notamment tel que les USA l’ont conçu : une zone de prospérité suffisamment riche pour acheter des produits US mais dont les groupes sont suffisamment petits pour ne pas menacer les entreprises américaines et par dessus tout, des États suffisamment divisés et faibles pour ne pas contester l’hégémonie états-unienne. C’est pourquoi le dogmatisme de l’Allemagne appelait une réponse des USA que l’atlantisme confit de Hollande permit de porter, d’autant que ce dernier est assez politique pour savoir qu’il est dans la ligne de tir de Schäuble. Opportunément, cela permettait au président français d’apparaître, du moins aux yeux de ses électeurs, comme revenu au centre du jeu européen…

C’est pourquoi « l’accord » trouvé sur le dos du peuple grec permet de maintenir le statut quo jusqu’à la prochaine échéance et, de surcroît la mise à genoux de Tsipras permet aux sociaux-démocrates comme aux néolibéraux de toute obédience (PS ou autre) de garder la face. Peu importe que cela se paye par une stagnation (voire une déflation ?) de la zone euro et donc par l’augmentation continue du chômage.

Bien que l’intervention d’européens convaincus respectables tels que Thomas Piketty ait, en apparence pesé dans le débat en rappelant les annulations de dettes dont l’Allemagne et autres ont bénéficiées dans le passé, ainsi que, surtout, la promesse par l’Eurogroupe d’engager la « restructuration » de la dette grecque dès la réalisation d’un excédent primaire du budget – obtenu fin 2014 – force est de constater que les européistes sont les perdants de ces négociations et que l’Europe est entrée en phase terminale. Le néologisme de « reprofilage » créé par François Hollande, ne fait que cacher un rééchelonnement de la dette grecque et non une annulation partielle (restructuration) qui contrairement à ce que l’on serine aux citoyens européens aurait pu se faire de façon indolore par rachat par la BCE – certes, alors en infraction au traité de Lisbonne – ou de façon détournée (via une structure sui generis) afin de sauver les apparences juridiques.
En outre, un montage semblable généralisé aurait permis un règlement négocié de l’ensemble des dettes souveraines de la zone euro…

Quoiqu’il en soit, il est maintenant parfaitement clair que l’Allemagne ne cèdera rien concernant le (son) pouvoir monétaire sur la zone euro et que sauf à se résigner à une montée inexorable du chômage et de la pauvreté jusqu’à la révolte des peuples ou/et le triomphe du fascisme, la France ne peut plus rester dans l’euro², ni dans l’Union Européenne. En effet, son maintien dans ces espaces, lui interdit de mener une politique monétaire de plein emploi et, à la fois une véritable politique écologique (j’y reviendrai ultérieurement).

Sortir de ces institutions ne veut pas dire nécessairement, ériger des barrières douanières mais, conformément au principe de subsidiarité, redonner aux instances représentatives le pouvoir économique qui correspond à leur légitimité démocratique. Cela veut dire aussi pouvoir circonscrire l’économie de marché tandis que l’UE la place au sommet de la hiérarchie de pouvoir, notamment via le principe de « concurrence non faussée ».

Sortir de l’euro ne veut pas dire nécessairement abandonner son usage au quotidien, mais seulement retrouver le pouvoir de création monétaire via une monnaie nationale locale (non convertible) qui permet d’émanciper et de relocaliser l’économie.

 

Il appartient, dès lors à la Gauche française (et je pense en particulier au Parti de Gauche) de préparer et porter un programme de sortie négociée de l’UE-Eurogroupe, pour la première fois ouvertement et méthodiquement…

 

 

Emaux (le 16 juillet 2015 — Merci @leclown pour la relecture)

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(1) Références :
Joschka Fischer : L’Allemagne va-t-elle encore une fois conduire l’Europe à sa ruine ?
Romaric Godin : Grèce – Alexis Tsipras propose une capitulation aux créanciers
Romaric Godin : La BCE s’est-elle comportée comme un « fonds vautour » ?
Michel Husson : La dette grecque démasquée
Théo Koutsaftis : La proposition du gouvernement grec aux institutions européennes
Thomas Piketty : Austerity Has Failed: An Open Letter From Thomas Piketty to Angela Merkel
Christian Salmon : Un insider raconte comment l’Europe a étranglé la Grèce
Jacques Sapir : l’Europe aux périls de l’Euro
Jacques Sapir : Capitulation
Emmanuel Todd : « On assiste à la 3e autodestruction de l’Europe sous direction allemande »
Eric Toussaint : Monnaie électronique, transparence fiscale, contrôle des banques : des alternatives existent au plan imposé à la Grèce
Interview de Yanis Varoufakis au New Statesman (traduction)
Yannis Varoufakis : Pourquoi l’Allemagne refuse d’alléger la dette de la Grèce
Yanis Varoufakis publie sa version annotée et corrosive du nouvel accord avec la troïka

(2) Ce n’est pas le lieu de discuter des modalités entre une solution de retour à une monnaie nationale à la Frédéric Lordon ou Jacques Sapir ou bien du maintien d’un euro, monnaie commune en parallèle d’une monnaie locale nationale comme semble le préconiser Gaël Giraud…

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Pourquoi les arguments en faveur de la loi sur le renseignement ne rassurent pas

Le projet de loi sur le Renseignement suscite des critiques qui n’obtiennent en retour que des réponses, au mieux lénifiantes, au pire incohérentes.

Le juge Trévidic – que l’on ne peut soupçonner de laxisme à l’égard du terrorisme – a lui-même parfaitement résumé les enjeux du débat :

Une loi sur le renseignement […] peut être une arme redoutable entre de mauvaises mains,
[elle] doit protéger le citoyen contre les autres citoyens, donc contre le terrorisme, la criminalité organisée mais aussi protéger contre l’État. […]

Or, […] l´État peut être tenté de surveiller à un moment donné ses opposants, des mouvements sociaux, des mouvements de contestation, faire du renseignement politique. Il y a le renseignement criminel et il y a le renseignement politique. […]

Or, les critères sont tellement flous dans cette loi : il y a les critères de sécurité nationale, diplomatie, intérêts essentiels économiques, etc, que franchement la marge de manœuvre est immense pour un premier ministre. […]

L’absence de contrôle [est] total dans cette loi où […] c’est le premier ministre qui décide de tout…

L’absence de progrès dans le contrôle/gouvernance du secret-défense puisque tout sera couvert par le secret-défense [de sorte que] on ne saura pas ce qui est illégal

 

Les arguments favorables à la loi sur le renseignement sont incohérents

On nous dit que grâce à elle, on ne pourra plus se protéger derrière le « secret défense » – ce qui semble être une réponse aux inquiétudes motivées et, si j’ose dire « expérimentées », par le juge Trévidic. Or cette loi ne concerne pas l’action de la DGSE (qui dépend du ministère de la Défense), mais exclusivement celle d’un service de police nouvellement créé la DGSI : pourquoi aurait-on pu invoquer le « secret défense » pour « protéger » l’action de la police ?…

En outre, on imagine que la création d’une Direction Générale du Renseignement Intérieur (DGSI) répond aussi au besoin de donner aux services de renseignement de la police le statut hiérarchique suffisant pour collaborer (c’est-à-dire échanger des informations) d’égal à égal avec la DGSE. Celle-ci a une grande longueur d’avance en matière d’investissements et de maîtrise informatiques. Or, le rendement de la collecte des paquets internet est, de toute évidence, beaucoup plus élevé via « l’écoute » des câbles sous-marins(^1) hors de France (où les paquets IP sont rassemblés, quoique dans le désordre) qu’en tout autre point du réseau français, il est à craindre que la DGSI soit techniquement encore très longtemps tributaire de l’expertise et des moyens de la DGSE. L’argument du « secret défense » risque donc d’être opposée encore longtemps à toute investigation un peu intrusive dans les services…

On nous assure que les citoyens surveillés auront des possibilités de recours devant la commission ad hoc (CNCTR) qui transmettra le cas échéant au Conseil d’État mais comment pourront-ils l’établir puisque par définition la surveillance sera furtive ?

En outre, dans le projet de loi, la DGSI est sous la tutelle directe du Premier ministre (via le ministre de l’Intérieur) qui a toujours la haute main sur le processus de décision. Qui contrôlera le Premier ministre ?

 

Les utilisateurs d’arguments d’autorité en faveur de la loi sur le renseignement sont incompétents

On nous dit que les informations collectées ne sont pas personnelles puisque ce sont des « données de connexion » (métadonnées). Or une adresse IP à un instant donné en un lieu donné qui demande une URL donnée définit sans ambiguïté un abonné à un contrat d’un fournisseur d’accès à internet (IPv4) – et bientôt un terminal d’un propriétaire donné (IPv6) – qui lit une page web donnée. Il s’agit donc bien de données personnelles. La collecte de ces données permet ainsi de conserver l’historique de navigation de chacun des citoyens français – ce que même Google ne possède pas.

Ce qui soulève deux ordres de questions :
1. S’agit-il de la collecte des adresses IP des seuls internautes qui se connectent à des sites « répréhensibles » (d’appel au djihad, etc) auquel cas, il vaudrait mieux ne pas censurer ces derniers, comme le permet – et l’a déjà permis – la récente loi sur le terrorisme, ou bien s’agit-il de la collecte de tout l’historique de certains individus donnés : tous ceux qui sont en relation avec des individus « suspects » et alors la question subsidiaire est selon quelle longueur de chaîne des relations : amis d’amis d’amis, ou plus car selon cette longueur, la « pêche » devient très vite généralisée ?…

2. Quelle est la durée de conservation de ces historiques ? On peut tolérer une collecte invasive massive autour d’un individu donc on a, par ailleurs, des informations crédibles de préparation d’un attentat mais à la condition que cette dernière soit d’une durée suffisamment courte pour ne pas laisser la possibilité d’un usage opportuniste (politique, par exemple, etc) des données collectées qui serait attentatoire aux principes constitutionnels. Ces exigences étant contradictoires, cette surveillance invasive ne devrait être possible que sous le contrôle a priori d’un juge, dont je ne vois pas comment, en l’occurrence il pourrait être autre que judiciaire (et non pas administratif). Or, on nous parle dans le projet de loi que de contrôle a posteriori et par sondage aléatoire…

Sur ce point précis, le précédant du fichier Stic (fusionné en fichier Judex par la loppsi 2) dont les durées de conservation ne respectent même pas les délais de prescription ne permet pas d’accorder une confiance illimitée aux services de police…

On nous assure que les professionnels soumis ou bénéficiaires d’un secret professionnel : médecins, avocats ou journalistes, seront écartés de la collecte, mais comment pourrait-il en être ainsi si comme on nous l’assure, les données collectées sont anonymes ?!

Quant à l’argument récurrent que ces dispositifs attentatoires aux libertés « ont déjà permis d’empêcher de nombreux attentats », il place le citoyen dans la position d’un journaliste incapable de recouper l’information d’une source unique qui de surcroît est en conflit d’intérêt !

On est à cet égard inquiet qu’alors que les attentats passés sur le sol Français ont tous révélé des défaillances du système de surveillance public, aucune enquête parlementaire n’ait été instaurée pour auditer les dispositifs existants avant de bouleverser ces derniers par la loi sur le Renseignement…
Les défenseurs de la loi sur le renseignement n’ont pas de réponse face à l’escalade de l’armement

On sait que les frères Kouachi – dont rien n’indique qu’ils aient eu de hautes compétences informatiques – respectaient les consignes enseignées à tout étudiant en relations internationales : ne pas donner d’informations cruciales dans les conversations téléphoniques ou SMS, ne pas se connecter à Internet depuis son lieu de résidence, ne pas envoyer de mail sur le réseau, communiquer dans des cybercafés toujours différents via le tunnel SSL du dossier de brouillon d’un webmail.

Tout suggère que face à l’escalade publique des moyens de surveillance de la police française, les terroristes usent de la parade adéquate : mener leurs activités répréhensibles en naviguant exclusivement à l’aide de Tor (que même la NSA ne parvient pas à percer). Rappelons que, contrairement à ce qu’a déclaré notre ministre de l’Intérieur, Tor est loin d’être utilisé exclusivement par des délinquants : il est un outil vital pour les combattants de la liberté, notamment contre les trop nombreuses dictatures de par le monde.

Tout indique que son usage – tout comme celui du chiffrement des mails – va se généraliser notamment via les clés Tails, grâce au gouvernement français comme naguère, la loi Hadopi a « promu » involontairement le streaming en substitution du téléchargement de fichiers multimédia…

 

Emaux (le 5 mai 2015 )

 

Références : https://sous-surveillance.fr/#/

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^1 : La très récente fusion-acquisition d’Alcatel-Lucent par Nokia ne concerne pas la « pépite » que constitue Alcatel Submarine Networks ce qui confirme, une fois encore, que cette entreprise est
stratégique pour le gouvernement français

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En contrepoint à l’entretien avec Joëlle Léandre pour Hors-série

Le volet Diagonale sonore a pour objet la musique improvisée – initiative opportune car ces pratiques sont très rarement interrogées. Ces musiques sont faites mais sans donner lieu à expression d’une pensée, à un discours alors qu’elles soulèvent beaucoup de questions : leur rapport avec les musiques orales traditionnelles, avec les musiques fonctionnelles, avec le patrimoine musical, leur statut sociologique, économique, etc.

La dernière émission était centrée autour de la contrebassiste Joëlle Léandre. Elle y témoigne du machisme et de la violence des rapports sociaux dans le Jazz, en particulier aux USA ; musique qui, de ce point de vue, est loin d’être libre de tout déterminisme… Elle s’y livre aussi à une sorte de plaidoyer pro domo (c’est la moindre des choses qu’on attendait d’elle) en opposant musiques improvisées, orales aux musiques écrites par des assertions abruptes, au style inimitable, qui appellent compléments, déliaisons et mises en perspective.

 

Le modèle industriel

Tout d’abord, on ne peut que soutenir Joëlle Léandre lorsqu’elle dénonce les rapports sociaux pyramidaux qui sévissent dans la musique que l’on appelle improprement la « musique classique » – et qu’il faudrait dénommer « musique écrite », symphonique, en l’occurrence – pour peu que l’on garde en tête que le compositeur n’est au sommet que sur le plan symbolique, la véritable pyramide du pouvoir est dominée par le producteur, dissimulé derrière la figure du compositeur, mais détenant seul les cordons de la bourse…
En Italie, le directeur de théâtre détenait même le « final cut » dès L’incoronazione di Poppea (1642) – qui est en fait un assemblage autour d’une colonne vertébrale écrite par Claudio Monteverdi, mêlée de pages (ritournelles, pasticcio) de compositeurs divers et l’on sait que pour la création en France des Maîtres chanteurs, Wagner dû rajouter (la musique d’)un ballet – condition sine qua none pour être accepté par (le directeur de) l’Opéra de Paris, car le public bourgeois parisien n’aimait pas tant la musique que les danseuses…

Le modèle auquel elle fait référence n’existe seulement que depuis le XIXe siècle avec la naissance d’une bourgeoisie capitaliste et son pendant, l’orchestre symphonique. Musique qui, effectivement transpire l’impérialisme dont on ne sait que trop quelle barbarie elle a couverte sous la tutelle du nazisme. On ne peut, du reste, que déplorer que rien n’ait été tenté pour dénazifier le répertoire symphonique germanique.

Je la suivrai aussi lorsqu’elle dénonce le muselage de la créativité des musiciens réduit au statut d’exécutant par les conservatoires – institution napoléonienne – dont la fonction est d’alimenter le recrutement des « musiciens du rang » selon la stricte hiérarchie symphonique.

Il n’est pas indifférent d’observer que Joëlle Léandre joue d’un instrument subalterne en Europe et même absent des orchestres ordinaires au XVIIe (contrairement à ce que l’on constate dans maint « orchestres baroques » qui, en fait ne respectent pas les formations originelles, contrairement au discours affiché), elle est effectivement bien placée pour percevoir le poids des hiérarchies sociales dans la musique… De fait, la contrebasse n’a acquise ses lettres de noblesse que par le Jazz.

 

Logique boursière

Je la suivrai encore lorsqu’elle refuse le culte du compositeur qui a pris au XXe siècle une tournure aussi imbécile que ridicule. Johann Sebastian Bach (après Beethoven dans l’après-guerre), et Mozart sont ainsi l’objet – y compris de la part de bien des interprètes – d’une mystique de supermarché. Lorsqu’un respectable intellectuel déclare que tel créateur est le plus grand compositeur du XXe siècle, on s’affaisse au niveau zéro de la culture musicale, et rentre dans une logique sectaire, (homologue de celle qui nourrit la xénophobie) malheureusement omniprésente dès qu’il s’agit de musique.

 

Le snobisme ou l’art de la pensée ad hoc

Elle a encore raison lorsqu’elle dénonce le culte du quatuor à cordes comme modèle de fusion et d’harmonie instrumentale, au mépris des données acoustiques et musicales. En réalité les éléments du quatuor sont hétérogènes et il faut des années de travail masochiste afin que les musiciens parviennent ensemble à masquer les idiotismes de leurs instruments. Il suffit de comparer cette formation à celle d’un consort de violes, qui fusionnent spontanément, pour mesurer combien ce discours est irrationnel, déconnecté de la réalité.
En fait, le quatuor à cordes présente cette configuration insolite parce qu’il répond à la structure du contrepoint classique italien (disons celui de Corelli) : 2 parties de dessus en imitation distribuée au 2 violons, une basse mélodique, souvent marchante donnée au violoncelle, instrument fortement timbré, une partie intermédiaire de « remplissage » qui bourdonne donnée à l’alto, au timbre voilé, en retrait et choisi pour cela. Depuis la fin du XVIIe, la musique a bien changée, rien ne justifie la conservation « religieuse » de cette formation…

 

Le clivage composition | interprétation

S’il y a donc une grande part d’arbitraire dans l’instrumentarium en vigueur en Occident, je n’irai pas jusqu’à soutenir comme elle semble le faire, un complet relativisme. Des contraintes acoustiques et de jeu, sans parler des contraintes socio-culturelles pèsent dès lors qu’on veut parvenir à dépasser la production d’expériences singulières afin de rejouer et donc entretenir un répertoire musical comme en atteste a contrario la disparition durant plus de deux siècles du riche corpus d’œuvres européennes pour luth ou pour violes, par exemple, notamment parce que ces instruments offrent un rayonnement acoustique inadapté aux grandes salles modernes.

C’est seulement parce que la musique improvisée s’affranchit de ces exigences que Joëlle Léandre peut envisager a priori n’importe quelle association d’instruments. C’est pour cela qu’elle n’a pas à s’interroger sur l’interface composition | interprétation. La reproduction passe nécessairement par l’enregistrement sonore, c’est à dire le clonage ; la musique improvisée rejoint ici la musique acousmatique… C’est typiquement un paradigme expérimental.

 

Pythagore et la légende des forgerons inspirant les rapports de l'harmonie des rapports entiers

Pythagore et la légende des forgerons inspirant les rapports de l’harmonie des rapports entiers

Le paradigme pythagoricien

Je ne la suivrai pas, en revanche lorsqu’elle assène que « tous les musiciens des siècles passés, au XVIIe, XVIIIe étaient instrumentistes ». C’est paradoxalement un paradigme dix-neuvièmiste et bourgeois.

Statuaire de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres symbolisant La doctrine pythagoricienne des rapports entiers gouvernant l'harmonie musicale sur les cloches , le monocorde et la cithare

Statuaire de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres symbolisant La doctrine pythagoricienne des rapports entiers gouvernant l’harmonie musicale sur les cloches , la vielle et la cithare

L’immense majorité de notre patrimoine musical est religieux^1 et pour l’essentiel à l’ouest, catholique. L’essentiel des lieux de production de musique écrite jusqu’à la révolution française se trouvaient dans les églises et abbayes. La matrice de la musique européenne écrite s’inscrit dans la conception hiérarchique pythagoricienne qui a marqué les religions du livre et notamment le catholicisme à travers Platon. Au dessous de l’harmonie céleste, de nature divine, réside la musique humaine à l’imitation de la parole et donc vocale. La musique instrumentale n’est qu’un succédané de cette dernière à telle enseigne qu’il faudra attendre cinq siècles avant de trouver une partition spécifiquement instrumentale : les énigmatiques Hoquetus du Codex deBamberg à la fin du XIIIe siècle.

Durant des siècles les partitions instrumentales sont massivement constituées de transcriptions d’œuvres vocales effectuées le plus souvent par des « indigènes » italiens à partir des polyphonies de créateurs du nord qui monopolisent tous les postes d’Europe (l’ancienne Picardie, l’Artois, la Flandre sont l’épicentre de la musique européenne^2)
Encore au XVIIe, le mathématicien, physicien et éditeur de Descartes, le minime Marin Mersenne consacre sa vie à une encyclopédie musicale sous l’intitulé d’Harmonie universelle

Lalande, composant à sa table de travail

Lalande, composant à sa table de travail

Ces créateurs ont été dans leur enfance et sont encore parfois après la mue, des chanteurs, pas des instrumentistes : Busnois, Josquin, Lassus, Mouliné, Lambert, Charpentier, Lotti, Farinelli, chantent encore à l’âge adulte, plus ou pas Gombert, Desmarets, Lalande ou Brossard. Ces derniers sont des compositeurs de la même façon que les compositeurs modernes…

La nature vocale de leurs polyphonies les affranchit de la gangue du geste instrumental et laisse le champ libre à leurs extraordinaires acrobaties intellectuelles, combinatoire selon toutes les symétries du contrepoint canonique, exploration des hautes densités polyphoniques (qui fut un des enjeux du XVIe) :
Missa Et ecce terrae motus à 12 voix réelles (indépendantes) d’Antoine Brunel (1460-1520) par le Huelgas Ensemble

qui culmine avec la messe à 40 & 60 voix réelles de Alessandro Striggio (v.1540-1592).

Autre exemple à la fin du XVIe siècle :

Claude Lejeune par le Huelgas Ensemble

Encore dans la première moitié du XVIIIe :

Crucifixus de Antonio Lotti, compositeur et chanteur vénitien, admiré et plus que copié par toute l’école germanique au XVIIIe siècle, Johann Sebastian Bach, en tête…

Ce paradigme vocal sert tellement d’étalon, que lorsqu’au début du XVIIe, une nouvelle bourgeoise riche, notamment dans les Flandres, crée une authentique musique instrumentale (en même temps que magnifie la facture du clavecin) selon le même contrepoint mais pour la première fois sans s’appuyer sur un texte littéraire, elle fait œuvre de pure imagination ex nihilo : elle crée des fantaisies (sans nulle idée de caprice ici, mais seulement d’abstraction) :

Fantaisie chromatique^3 de Jan Pieterszoon Sweelinck par Ernst Stolz

 

Modélisation du temps et naissance de l’informatique musicale (mon plaidoyer pro domo ;-)

De même, je ne la suivrai pas dans son affirmation que l’écriture musicale occidentale participe du colonialisme européen. Tout d’abord parce que la notation musicale n’est pas l’apanage de l’Europe : l’Arménie, les Indes, l’Indonésie, la Chine, la Corée (qui a inventée l’imprimerie au 7e siècle…), le Japon, etc ont tous développé des représentations musicales, mais ces notations ont achoppé sur la modélisation du temps comme toute l’antiquité occidentale avant elles. Même la grandiose école d’Alexandrie qui a développé l’Automatique probablement pour tenter d’appréhender le mouvement, le temps – Ctésibios (c-270) inventant l’orgue pour servir de « terminal sonore » aux automates musicaux – n’est pas parvenue à une représentation rationnelle du temps, ainsi qu’en atteste les célèbres sophismes de Zénon d’Élée.

Il faudra attendra la fin du VIIIe siècle pour inventer une représentation orthogonale qui deviendra orthonormée au cours du moyen-âge (bien avant Descartes, donc) permettant une représentation quantitative du temps et ainsi donner à la notation – au delà d’une fonction d’aide-mémoire – le pouvoir de donner à entendre une musique jamais ouïe.

Certes, on peut m’objecter que la plupart des civilisations que j’évoque ci-dessus sont toutes des cultures qui ont maîtrisé l’agriculture intensive et de ce fait dominé démographiquement les peuples voisins ne pratiquant que l’agriculture extensive – ainsi relégués aux terres les moins fertiles… Mais c’est oublier qu’un riche patrimoine musical qui seul soumet la mémoire humaine au besoin d’un support est favorisé par la prospérité… il y a donc là un biais d’observation.

 

Méconnaissance du Quadrivium

Je ne cautionnerai pas non plus son mépris pour les mathématiciens musiciens. La musique européenne s’est développée dans le cadre fécond du quadrivium que tout clerc devait achever : les deux arts libéraux des longueurs (du continu) : astronomie et géométrie et les deux arts du nombre (du discret) : l’arithmétique (en réalité, dès le moyen-âge, l’algèbre) et la musique. Au XVIIIe, Rameau dialoguait encore avec d’Alembert, Euler et Bernoulli : on ne saurait trouver mieux !…

Après la parenthèse anti-intellectualiste du XIXe, c’est non sans difficulté que le Groupe de Recherche Musicale (GRM), le Laboratoire d’Acoustique Musicale (Lam), l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique-Musique (Ircam) et, après eux, bien d’autres centres de recherche dans le monde entier ont renoué les fils de la pensée musicale, il n’est plus temps de réactiver des polémiques imbéciles (« la musique n’a pas trouvé son Mozart de l’ordinateur » !)


La fonction oubliée

En outre, Joëlle Léandre fait l’impasse sur la fonction de la musique comme si il n’y en avait qu’une, implicite.

Dans toutes les cultures, la musique a d’abord une fonction rituelle et existe en premier pour le culte des morts. Dans bien des traditions le concept même de musique n’existe(ait) pas, seul compte le rituel qui mêlent danse et musique et qui désigne le phénomène social. En Europe même, l’essentiel du patrimoine musical participe d’offices religieux de nature variée et en premier funéraire. C’est même cette litanie des tombeaux depuis le XIVe qui nous renseigne sur les filiations musicales.

Cette fonction peut aller jusqu’à surdéterminer le phénomène musical ; il est absurde d’écouter « la tête entre les mains » un rituel tantrique tibétain, si l’on n’y participe pas – même si certains phénomènes musicaux y sont fascinants. C’est même cette surdétermination qui rend « rugueux » les rapports entre musique et clergé (quelqu’il soit). De même, il est absurde d’écouter pour elle-même de la musique de danse, qui ne prend son sens que si l’on la danse. Dans d’autres cultures, c’est la dimension de joute de virtuosité qui est privilégiée à la puissance poétique, comme chez les Touvas ou les Mongols

Ce n’est qu’avec la sécularisation de la société européenne et précisément depuis l’époque de la création des « Concerts spirituels » (1725) que la musique s’écoute en public pour elle-même ; la dénomination explique assez qu’on y a détourné des œuvres de leur fonction première, en l’occurrence religieuse. Or, il est clair que le public de Joëlle Léandre ne vient pas chercher dans la musique la même fonction que celles de la musique d’Henri Dutilleux ou de Yannis Xénakis ou de Steve Reich…

 

L’opposition musiques écrites versus orales

Sur le fond, elle inscrit son discours sur un système d’équations : musique écrite = savante = musique socialement élevée, versus musique improvisée = orale = populaire qui est beaucoup trop simple. Même en Occident, le Jazz est loin d’être populaire comme peut l’être la chanson traditionnelle (et je ne parle pas ici de la chanson industrielle qui est formatée pour être « vendable » en masse) : elle-même rapporte combien son exercice est financièrement précaire !

Si l’on prend du recul, la musique de gamelan, par exemple – que Debussy admirait tant – est effectivement une tradition savante et réservée aux cours des sultans qui se partagent l’Île de Java,

mais le théâtre d’ombre Wayang Kulit, qui partage le même idiome et ne cède en rien sur le plan musical est populaire et ouvert à tous les publics.

De même, la musique de Bali, île voisine, quoique stylistiquement distincte, mais d’un raffinement comparable est populaire au sens strict puisque à destination des villageois qui la pratiquent. L’Île est, du reste, un paradis pour les musiciens puisqu’on y dénombre plusieurs dizaines de milliers d’orchestres pour moins de 4 millions d’habitants…

On pourrait encore citer le Pansori coréen, art largement oral et raffiné de récit mélodramatique qui surclasse sur ce terrain l’opéra verdien et puccinien et qui est populaire… ou plus près de nous, le tango qui est une tradition populaire originaire des quartiers miséreux en particulier de Buenos Aires, mais qui est aussi une tradition écrite dont Astor Piazzola est un parangon :

etc, etc…

Réciproquement, bien des œuvres de Mozart, Beethoven ou Schubert, quoique écrites sont beaucoup plus simples que les polyphonies évoquées plus haut… À l’inverse les polyrythmies des Pygmées quoique orales et improvisées sont probablement les plus complexes (et les plus vielles) qu’on connaisse de l’humanité…

On voit que ces catégories sont beaucoup plus déliées que ne l’affirme Joëlle Léandre.

 

Conclusion

En réalité, c’est le niveau d’éducation du public, fonction de la pratique musicale créative, qui détermine la richesse de la musique d’un peuple – à l’instar des Balinais évoqué ci-dessus.
L’asservissement des auditeurs occidentaux à une consommation passive – casques vissés sur les oreilles – conduit à modeler leur goût sur les normes simplistes de produits industriels préformatés bien loin de la musique improvisée que défend Joëlle Léandre…

 

Emaux (22 mars 2015)

(1) Pour ceux qui s’inquièteraient de mon « objectivité », je déclare ici mon athéisme résolu ;-)
(2) Pour ceux qui s’inquièteraient derechef de mon « objectivité », je déclare ici n’avoir aucune origine dans le Nord de la France ;-)
(3) Précisons que la célèbre pièce homonyme BWV 903 attribuée à J-S Bach, n’est pas une fantaisie, encore moins chromatique ; il s’agit d’une toccata et fugue

 

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À chaud

Je ne suis pas Charlie… derrière Bongo, Hollande, Netanyahou, Orban, Sarkozy, Samaras,…

Je n’ai jamais été lecteur de Charlie Hebdo : je n’aime pas le mauvais goût, encore moins le sexisme. J’ai une résistance viscérale au confusionnisme des responsabilités…

Pourtant, mercredi, j’étais à 17 h Place de la République.

Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo est un acte fasciste car il interdit le dialogue autour des formes de l’islam par la violence exterminatrice.

Une fois encore le fascisme a démontré son efficace ; les éditocrates « des milles collines » ont trouvé confirmation à leur thèse hallucinogène : l’« ennemi » s’est déclaré de lui-même.

Les ados de culture musulmane ont toutes les chances de prendre les frères Kouachi pour des martyrs, comme ils avaient pris Mohamed Merah pour un héros. Tandis que les représentants du pouvoir de l’occident peuvent dès lors appeler à une « union nationale » pour masquer leur incurie à agir sur les causes profondes de ces évènements : la mainmise de la finance sur le Politique, responsable du chômage, en particulier des jeunes, de la pauvreté, de la ségrégation et de la désespérance en général.

Il faut refuser publiquement cette récupération d’un mouvement populaire spontané d’attachement à la liberté.

Il faut dénoncer cette manipulation par le refus de suivre les politiciens en restant sur place, Place de la République, dimanche 11 janvier !

 

 

Emaux (le 11 janvier 2015 )

 

 

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