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La mauvaise solution d’une primaire des gauches

Un aréopage prestigieux d’intellectuels porte une pétition de Yannick Jadot et quelques autres, demandant l’organisation « d’une primaire à gauche », or cette « primaire » n’est ni souhaitable, ni réaliste.

On observera tout d’abord que le texte de cette proposition – singulièrement sommaire – s’exonère de tout diagnostic de la situation calamiteuse de la gauche. Or on ne peut apporter de bonne solution à un problème mal posé.

Un déficit d’analyse

En effet, seules des données parcellaires et politiciennes : montée de l’abstention, score du FN, sont évoquées mêlées à des notions aussi contestables que la « droitisation » de la société… et dans la version allongée (ou ici) de la pétition, on tombe dans une sociologie des foules largement méprisante des citoyens qui ne communiquent plus avec les politiques dont le « personnel devient synonyme de caste et d’oligarchie. Son action est perçue comme impuissante, voire comme corrompue et soumise à des intérêts corporatistes ou particuliers (…) »
On notera les mots essentiels de « synonyme » et plus encore de « perçue » qui exonèrent le personnel politique de toute responsabilité au fond : nulle corruption réelle, nulle connivence réelle avec les lobbies, seulement des perceptions, autant dire des illusions d’optiques !… En somme un manque de « pédagogie »* de la part des politiques…

De même l’analyse politique se limite à : « (…)ses projets conjuguent sans cohérence le néolibéralisme du capitalisme financier, les régressions ethniques et racistes, et le recyclage nostalgique de l’étatisme des Trente Glorieuses et de l’Etat omnipotent. ». Nulle critique du néolibéralisme en lui-même, l’erreur est seulement de le conjuguer avec (horreur !) l’étatisme des Trente Glorieuses… De même, il ne faudrait pas avoir la nostalgie de l’État omnipotent, or il faut rappeler ici qu’il s’agit d’élire le chef de l’État ; quel intérêt d’aller voter pour un chef d’un État qui n’est pas « potent » ? En l’occurrence, il est aujourd’hui impotent

Nulle mention de l’Union Européenne alors que c’est elle qui détermine tout comme on l’a vu encore pour la Grèce
A fortiori nulle critique institutionnelle, dont beaucoup à gauche considèrent que les premières sont au bord de l’implosion…

Il est certain que la gauche n’a pas grand chose à voir avec cette pétition-là…

Il aurait fallu pour commencer, sinon un diagnostic du moins un véritable relevé clinique de la politique européenne et française :
Quid de la lutte contre le chômage, la pauvreté, la précarité, qui augmentent tous les trois inexorablement, notamment dans la zone euro ? Quid de la dégradation du droit du travail ?

Quid de la dégradation des services publics français :
— de santé dont même à Paris, les praticiens préfèrent se faire opérer dans le privé, bien informés des lacunes de l’Assistance Publique,
— ferroviaires dont trois déraillements mortels signalent le délabrement,
— éducatifs, où même à Paris il est très difficile trouver un remplaçant d’un enseignant de mathématique gravement malade,
— policiers où la suppression de plus de 13 000 postes de policiers et autant de gendarmes ne permet plus la protection des citoyens contre une poignée de terroristes comme la montré le 13 novembre 2015…

Quid des suicides en masse de citoyens grecs, portugais, espagnols provoqués par la politique de l’Eurogroupe ?
Quid des traités de l’Union Européenne (dont Yannick Jadot est un élu), qui interdisent toute politique écologique comme de gauche de façon générale ?

etc, etc.

Pour clore cette ébauche d’inventaire, je ne voudrais pas avoir l’outrecuidance de rappeler à l’instigateur de cette pétition les lois iniques, imbéciles ou scélérates que les élus de son parti ont votées en France qui ont amplement alimenté la désespérance des citoyens de gauche…

 

Une « solution » inconsistante

La proposition de « primaire à gauche » pose comme toute élection un triple problème de sélection des candidats, choix du mode de scrutin, définition du corps électoral.

La pétition fait l’impasse sur la définition des candidats de gauche comme si leur sélection allait de soi, ce qui laisse un parfum de connivence « synonyme de caste et d’oligarchie », qui est dorénavant insupportable aux Français. En réalité, rien n’est plus indéfini et il n’y a aucune légitimité à en limiter l’extension aux seuls représentants des partis institués – largement responsables du fiasco de la gauche. Une primaire ouverte à gauche implique donc une ouverture aux candidats de la « société civile ». Il y a tout lieu de supposer qu’ils seront très nombreux…
En admettant qu’on conserve l’habitude du scrutin majoritaire à un tour (qui n’a pourtant rien d’évident en lui-même) on s’expose à la survenue d’un paradoxe de Condorcet, comme la France en a connu honteusement une réalisation le 21 avril 2002 – même si c’est aussi le produit d’une manipulation politicienne via un bidonnage médiatique : « l’affaire Papy Voise »…

Quant à la définition et au contrôle du corps électoral de gauche, il est doublement sujet à caution. Contrairement à ce que la représentation hémicyclique laisse suggérer, il n’y a aucune symétrie bilatérale et donc aucun axe autour duquel la vie politique pivoterait. Tout au plus pourrait-on tenter une représentation matricielle de l’espace politique, sur laquelle il y a peu de chances que tout le monde tombe d’accord. Quoiqu’il en soit il n’y a donc aucun seuil qui délimite rigoureusement la droite et la gauche. Du reste et si l’on en croit Jean-Christophe Cambadélis qui définit l’extension de la gauche « de Macron à Mélenchon », ce seuil voisinerait le Front National !

Comment sélectionnera-t-on les électeurs de gauche ; ce n’est pas marqué sur leur front !? Si le flou de cette limite ne posait pas de problème au temps des primaires du PS, c’est qu’alors, il s’agissait de choisir le candidat le plus susceptible d’emporter les suffrages y compris en mordant à droite. Aujourd’hui, il s’agit de sélectionner un candidat qui donne envie au peuple de gauche d’aller voter… C’est une toute autre gageure !

En outre, en l’absence de signature numérique authentifiée par un tiers de confiance, dont tout citoyen européen devrait pourtant disposer depuis (soyons réaliste) dix ans, il est impossible de procéder à un vote par Internet – seul support qui rendrait les coûts de cette opération raisonnables. Par conséquent, je ne vois pas comment les partis anémiques de la gauche vont pouvoir financer ce qui constitue en fait un demi-premier tour d’une élection que cette pétition propose de porter à trois tours…

 

Contre-proposition

Enfin il faut être singulièrement naïf pour imaginer que tant d’années d’impensé dans les partis de gauche (et de droite) puissent être compensées dans le cadre biaisé de la propagande d’une primaire. S’il doit y avoir un débat à gauche alors les blogues, les forums, les wikis sont fait pour ça. Si Yannick Jadot et ses co-pétitionnaires veulent ouvrir le débat à gauche, qu’ils n’attendent pas — le temps nous est compté — qu’ils ouvrent un site, les thèmes de discussion ne manquent pas !…

Nous ne sommes plus au XXe siècle, les citoyens sont formés et informés. Ils offrent une compétence collective très supérieure à celle des élus, comme l’illustre les multiples projets contributifs du Libre ou pour en rester au plan politique, les contre-expertises de Notre-Dame-des-Landes ou de Sivens (que Yannick Jadot devrait connaître) ou la consultation ouverte sur la loi Lemaire (même si le gouvernement et plus encore le Conseil d’État n’en a cure…).

Il faut donc au préalable que les partis de gauche fassent leur révolution copernicienne et renoncent à leurs privilèges, à leur aristocratisme en acceptant le débat avec les citoyens…

 

Emaux (le 12 janvier 2016)


(*) on notera la condescendance avec laquelle les politiques traitent habituellement les citoyens comme des enfants…

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#Crise grecque Pour une sortie de la zone euro et de l’Union Européenne

Il n’est pas dans mon ambition de livrer ici une analyse circonstanciée de la crise de l’euro depuis l’accession de Syriza au pouvoir : d’autres l’ont fait avec plus d’autorité que je ne pourrais le faire¹. Mon propos ici est de tirer les conséquences politiques de ce que cette crise a mis au jour.

En effet, c’est un des mérites de Alexis Tsipras et de Yanis Varoufakis d’avoir procédé « au grand jour » et, incidemment révélé (s’il le fallait encore…) le fonctionnement anti-démocratique de l’UE. On écarquille les yeux, notamment lorsqu’on découvre que l’Eurogroupe n’a ni statut, ni mandat, ni compte-rendus, ni légitimité pour imposer le traitement à l’économie grecque que ce gouvernement légitime a été contraint d’avaliser ! De même, on est consterné de découvrir qu’aucun des autres ministres des finances n’a assez de compétence en économie pour accepter de répondre à la discussion que Varoufakis voulait mener sur le terrain économique… Enfin le comportement de l’Eurogroupe et, en particulier de son président, Jeroen Dijsselbloem notamment quant à la parole donnée, est celui de maffiosi

On sait de plus maintenant par des sources concordantes : les confidences de Timothy Geithner et par Varoufakis lui-même, que Wolfgang Schäuble souhaitait l’éviction de la Grèce de la zone euro pour « faire un exemple » afin de « terrifier » en retour les autres États et imposer, notamment à la France, la politique d’austérité qu’il n’a pu obtenir depuis 2009 sur le continent européen.

Or l’hégémonie politique que l’Allemagne a acquise au plan européen par la « réunification » (l’annexion de l’Allemagne de l’Est, dans la réalité…) parallèlement à la domination économique au plan mondial grâce à des excédents agressifs sur ses partenaires, menacent tout l’édifice européen notamment tel que les USA l’ont conçu : une zone de prospérité suffisamment riche pour acheter des produits US mais dont les groupes sont suffisamment petits pour ne pas menacer les entreprises américaines et par dessus tout, des États suffisamment divisés et faibles pour ne pas contester l’hégémonie états-unienne. C’est pourquoi le dogmatisme de l’Allemagne appelait une réponse des USA que l’atlantisme confit de Hollande permit de porter, d’autant que ce dernier est assez politique pour savoir qu’il est dans la ligne de tir de Schäuble. Opportunément, cela permettait au président français d’apparaître, du moins aux yeux de ses électeurs, comme revenu au centre du jeu européen…

C’est pourquoi « l’accord » trouvé sur le dos du peuple grec permet de maintenir le statut quo jusqu’à la prochaine échéance et, de surcroît la mise à genoux de Tsipras permet aux sociaux-démocrates comme aux néolibéraux de toute obédience (PS ou autre) de garder la face. Peu importe que cela se paye par une stagnation (voire une déflation ?) de la zone euro et donc par l’augmentation continue du chômage.

Bien que l’intervention d’européens convaincus respectables tels que Thomas Piketty ait, en apparence pesé dans le débat en rappelant les annulations de dettes dont l’Allemagne et autres ont bénéficiées dans le passé, ainsi que, surtout, la promesse par l’Eurogroupe d’engager la « restructuration » de la dette grecque dès la réalisation d’un excédent primaire du budget – obtenu fin 2014 – force est de constater que les européistes sont les perdants de ces négociations et que l’Europe est entrée en phase terminale. Le néologisme de « reprofilage » créé par François Hollande, ne fait que cacher un rééchelonnement de la dette grecque et non une annulation partielle (restructuration) qui contrairement à ce que l’on serine aux citoyens européens aurait pu se faire de façon indolore par rachat par la BCE – certes, alors en infraction au traité de Lisbonne – ou de façon détournée (via une structure sui generis) afin de sauver les apparences juridiques.
En outre, un montage semblable généralisé aurait permis un règlement négocié de l’ensemble des dettes souveraines de la zone euro…

Quoiqu’il en soit, il est maintenant parfaitement clair que l’Allemagne ne cèdera rien concernant le (son) pouvoir monétaire sur la zone euro et que sauf à se résigner à une montée inexorable du chômage et de la pauvreté jusqu’à la révolte des peuples ou/et le triomphe du fascisme, la France ne peut plus rester dans l’euro², ni dans l’Union Européenne. En effet, son maintien dans ces espaces, lui interdit de mener une politique monétaire de plein emploi et, à la fois une véritable politique écologique (j’y reviendrai ultérieurement).

Sortir de ces institutions ne veut pas dire nécessairement, ériger des barrières douanières mais, conformément au principe de subsidiarité, redonner aux instances représentatives le pouvoir économique qui correspond à leur légitimité démocratique. Cela veut dire aussi pouvoir circonscrire l’économie de marché tandis que l’UE la place au sommet de la hiérarchie de pouvoir, notamment via le principe de « concurrence non faussée ».

Sortir de l’euro ne veut pas dire nécessairement abandonner son usage au quotidien, mais seulement retrouver le pouvoir de création monétaire via une monnaie nationale locale (non convertible) qui permet d’émanciper et de relocaliser l’économie.

 

Il appartient, dès lors à la Gauche française (et je pense en particulier au Parti de Gauche) de préparer et porter un programme de sortie négociée de l’UE-Eurogroupe, pour la première fois ouvertement et méthodiquement…

 

 

Emaux (le 16 juillet 2015 — Merci @leclown pour la relecture)

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(1) Références :
Joschka Fischer : L’Allemagne va-t-elle encore une fois conduire l’Europe à sa ruine ?
Romaric Godin : Grèce – Alexis Tsipras propose une capitulation aux créanciers
Romaric Godin : La BCE s’est-elle comportée comme un « fonds vautour » ?
Michel Husson : La dette grecque démasquée
Théo Koutsaftis : La proposition du gouvernement grec aux institutions européennes
Thomas Piketty : Austerity Has Failed: An Open Letter From Thomas Piketty to Angela Merkel
Christian Salmon : Un insider raconte comment l’Europe a étranglé la Grèce
Jacques Sapir : l’Europe aux périls de l’Euro
Jacques Sapir : Capitulation
Emmanuel Todd : « On assiste à la 3e autodestruction de l’Europe sous direction allemande »
Eric Toussaint : Monnaie électronique, transparence fiscale, contrôle des banques : des alternatives existent au plan imposé à la Grèce
Interview de Yanis Varoufakis au New Statesman (traduction)
Yannis Varoufakis : Pourquoi l’Allemagne refuse d’alléger la dette de la Grèce
Yanis Varoufakis publie sa version annotée et corrosive du nouvel accord avec la troïka

(2) Ce n’est pas le lieu de discuter des modalités entre une solution de retour à une monnaie nationale à la Frédéric Lordon ou Jacques Sapir ou bien du maintien d’un euro, monnaie commune en parallèle d’une monnaie locale nationale comme semble le préconiser Gaël Giraud…

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Pourquoi les arguments en faveur de la loi sur le renseignement ne rassurent pas

Le projet de loi sur le Renseignement suscite des critiques qui n’obtiennent en retour que des réponses, au mieux lénifiantes, au pire incohérentes.

Le juge Trévidic – que l’on ne peut soupçonner de laxisme à l’égard du terrorisme – a lui-même parfaitement résumé les enjeux du débat :

Une loi sur le renseignement […] peut être une arme redoutable entre de mauvaises mains,
[elle] doit protéger le citoyen contre les autres citoyens, donc contre le terrorisme, la criminalité organisée mais aussi protéger contre l’État. […]

Or, […] l´État peut être tenté de surveiller à un moment donné ses opposants, des mouvements sociaux, des mouvements de contestation, faire du renseignement politique. Il y a le renseignement criminel et il y a le renseignement politique. […]

Or, les critères sont tellement flous dans cette loi : il y a les critères de sécurité nationale, diplomatie, intérêts essentiels économiques, etc, que franchement la marge de manœuvre est immense pour un premier ministre. […]

L’absence de contrôle [est] total dans cette loi où […] c’est le premier ministre qui décide de tout…

L’absence de progrès dans le contrôle/gouvernance du secret-défense puisque tout sera couvert par le secret-défense [de sorte que] on ne saura pas ce qui est illégal

 

Les arguments favorables à la loi sur le renseignement sont incohérents

On nous dit que grâce à elle, on ne pourra plus se protéger derrière le « secret défense » – ce qui semble être une réponse aux inquiétudes motivées et, si j’ose dire « expérimentées », par le juge Trévidic. Or cette loi ne concerne pas l’action de la DGSE (qui dépend du ministère de la Défense), mais exclusivement celle d’un service de police nouvellement créé la DGSI : pourquoi aurait-on pu invoquer le « secret défense » pour « protéger » l’action de la police ?…

En outre, on imagine que la création d’une Direction Générale du Renseignement Intérieur (DGSI) répond aussi au besoin de donner aux services de renseignement de la police le statut hiérarchique suffisant pour collaborer (c’est-à-dire échanger des informations) d’égal à égal avec la DGSE. Celle-ci a une grande longueur d’avance en matière d’investissements et de maîtrise informatiques. Or, le rendement de la collecte des paquets internet est, de toute évidence, beaucoup plus élevé via « l’écoute » des câbles sous-marins(^1) hors de France (où les paquets IP sont rassemblés, quoique dans le désordre) qu’en tout autre point du réseau français, il est à craindre que la DGSI soit techniquement encore très longtemps tributaire de l’expertise et des moyens de la DGSE. L’argument du « secret défense » risque donc d’être opposée encore longtemps à toute investigation un peu intrusive dans les services…

On nous assure que les citoyens surveillés auront des possibilités de recours devant la commission ad hoc (CNCTR) qui transmettra le cas échéant au Conseil d’État mais comment pourront-ils l’établir puisque par définition la surveillance sera furtive ?

En outre, dans le projet de loi, la DGSI est sous la tutelle directe du Premier ministre (via le ministre de l’Intérieur) qui a toujours la haute main sur le processus de décision. Qui contrôlera le Premier ministre ?

 

Les utilisateurs d’arguments d’autorité en faveur de la loi sur le renseignement sont incompétents

On nous dit que les informations collectées ne sont pas personnelles puisque ce sont des « données de connexion » (métadonnées). Or une adresse IP à un instant donné en un lieu donné qui demande une URL donnée définit sans ambiguïté un abonné à un contrat d’un fournisseur d’accès à internet (IPv4) – et bientôt un terminal d’un propriétaire donné (IPv6) – qui lit une page web donnée. Il s’agit donc bien de données personnelles. La collecte de ces données permet ainsi de conserver l’historique de navigation de chacun des citoyens français – ce que même Google ne possède pas.

Ce qui soulève deux ordres de questions :
1. S’agit-il de la collecte des adresses IP des seuls internautes qui se connectent à des sites « répréhensibles » (d’appel au djihad, etc) auquel cas, il vaudrait mieux ne pas censurer ces derniers, comme le permet – et l’a déjà permis – la récente loi sur le terrorisme, ou bien s’agit-il de la collecte de tout l’historique de certains individus donnés : tous ceux qui sont en relation avec des individus « suspects » et alors la question subsidiaire est selon quelle longueur de chaîne des relations : amis d’amis d’amis, ou plus car selon cette longueur, la « pêche » devient très vite généralisée ?…

2. Quelle est la durée de conservation de ces historiques ? On peut tolérer une collecte invasive massive autour d’un individu donc on a, par ailleurs, des informations crédibles de préparation d’un attentat mais à la condition que cette dernière soit d’une durée suffisamment courte pour ne pas laisser la possibilité d’un usage opportuniste (politique, par exemple, etc) des données collectées qui serait attentatoire aux principes constitutionnels. Ces exigences étant contradictoires, cette surveillance invasive ne devrait être possible que sous le contrôle a priori d’un juge, dont je ne vois pas comment, en l’occurrence il pourrait être autre que judiciaire (et non pas administratif). Or, on nous parle dans le projet de loi que de contrôle a posteriori et par sondage aléatoire…

Sur ce point précis, le précédant du fichier Stic (fusionné en fichier Judex par la loppsi 2) dont les durées de conservation ne respectent même pas les délais de prescription ne permet pas d’accorder une confiance illimitée aux services de police…

On nous assure que les professionnels soumis ou bénéficiaires d’un secret professionnel : médecins, avocats ou journalistes, seront écartés de la collecte, mais comment pourrait-il en être ainsi si comme on nous l’assure, les données collectées sont anonymes ?!

Quant à l’argument récurrent que ces dispositifs attentatoires aux libertés « ont déjà permis d’empêcher de nombreux attentats », il place le citoyen dans la position d’un journaliste incapable de recouper l’information d’une source unique qui de surcroît est en conflit d’intérêt !

On est à cet égard inquiet qu’alors que les attentats passés sur le sol Français ont tous révélé des défaillances du système de surveillance public, aucune enquête parlementaire n’ait été instaurée pour auditer les dispositifs existants avant de bouleverser ces derniers par la loi sur le Renseignement…
Les défenseurs de la loi sur le renseignement n’ont pas de réponse face à l’escalade de l’armement

On sait que les frères Kouachi – dont rien n’indique qu’ils aient eu de hautes compétences informatiques – respectaient les consignes enseignées à tout étudiant en relations internationales : ne pas donner d’informations cruciales dans les conversations téléphoniques ou SMS, ne pas se connecter à Internet depuis son lieu de résidence, ne pas envoyer de mail sur le réseau, communiquer dans des cybercafés toujours différents via le tunnel SSL du dossier de brouillon d’un webmail.

Tout suggère que face à l’escalade publique des moyens de surveillance de la police française, les terroristes usent de la parade adéquate : mener leurs activités répréhensibles en naviguant exclusivement à l’aide de Tor (que même la NSA ne parvient pas à percer). Rappelons que, contrairement à ce qu’a déclaré notre ministre de l’Intérieur, Tor est loin d’être utilisé exclusivement par des délinquants : il est un outil vital pour les combattants de la liberté, notamment contre les trop nombreuses dictatures de par le monde.

Tout indique que son usage – tout comme celui du chiffrement des mails – va se généraliser notamment via les clés Tails, grâce au gouvernement français comme naguère, la loi Hadopi a « promu » involontairement le streaming en substitution du téléchargement de fichiers multimédia…

 

Emaux (le 5 mai 2015 )

 

Références : https://sous-surveillance.fr/#/

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^1 : La très récente fusion-acquisition d’Alcatel-Lucent par Nokia ne concerne pas la « pépite » que constitue Alcatel Submarine Networks ce qui confirme, une fois encore, que cette entreprise est
stratégique pour le gouvernement français

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En contrepoint à l’entretien avec Joëlle Léandre pour Hors-série

Le volet Diagonale sonore a pour objet la musique improvisée – initiative opportune car ces pratiques sont très rarement interrogées. Ces musiques sont faites mais sans donner lieu à expression d’une pensée, à un discours alors qu’elles soulèvent beaucoup de questions : leur rapport avec les musiques orales traditionnelles, avec les musiques fonctionnelles, avec le patrimoine musical, leur statut sociologique, économique, etc.

La dernière émission était centrée autour de la contrebassiste Joëlle Léandre. Elle y témoigne du machisme et de la violence des rapports sociaux dans le Jazz, en particulier aux USA ; musique qui, de ce point de vue, est loin d’être libre de tout déterminisme… Elle s’y livre aussi à une sorte de plaidoyer pro domo (c’est la moindre des choses qu’on attendait d’elle) en opposant musiques improvisées, orales aux musiques écrites par des assertions abruptes, au style inimitable, qui appellent compléments, déliaisons et mises en perspective.

 

Le modèle industriel

Tout d’abord, on ne peut que soutenir Joëlle Léandre lorsqu’elle dénonce les rapports sociaux pyramidaux qui sévissent dans la musique que l’on appelle improprement la « musique classique » – et qu’il faudrait dénommer « musique écrite », symphonique, en l’occurrence – pour peu que l’on garde en tête que le compositeur n’est au sommet que sur le plan symbolique, la véritable pyramide du pouvoir est dominée par le producteur, dissimulé derrière la figure du compositeur, mais détenant seul les cordons de la bourse…
En Italie, le directeur de théâtre détenait même le « final cut » dès L’incoronazione di Poppea (1642) – qui est en fait un assemblage autour d’une colonne vertébrale écrite par Claudio Monteverdi, mêlée de pages (ritournelles, pasticcio) de compositeurs divers et l’on sait que pour la création en France des Maîtres chanteurs, Wagner dû rajouter (la musique d’)un ballet – condition sine qua none pour être accepté par (le directeur de) l’Opéra de Paris, car le public bourgeois parisien n’aimait pas tant la musique que les danseuses…

Le modèle auquel elle fait référence n’existe seulement que depuis le XIXe siècle avec la naissance d’une bourgeoisie capitaliste et son pendant, l’orchestre symphonique. Musique qui, effectivement transpire l’impérialisme dont on ne sait que trop quelle barbarie elle a couverte sous la tutelle du nazisme. On ne peut, du reste, que déplorer que rien n’ait été tenté pour dénazifier le répertoire symphonique germanique.

Je la suivrai aussi lorsqu’elle dénonce le muselage de la créativité des musiciens réduit au statut d’exécutant par les conservatoires – institution napoléonienne – dont la fonction est d’alimenter le recrutement des « musiciens du rang » selon la stricte hiérarchie symphonique.

Il n’est pas indifférent d’observer que Joëlle Léandre joue d’un instrument subalterne en Europe et même absent des orchestres ordinaires au XVIIe (contrairement à ce que l’on constate dans maint « orchestres baroques » qui, en fait ne respectent pas les formations originelles, contrairement au discours affiché), elle est effectivement bien placée pour percevoir le poids des hiérarchies sociales dans la musique… De fait, la contrebasse n’a acquise ses lettres de noblesse que par le Jazz.

 

Logique boursière

Je la suivrai encore lorsqu’elle refuse le culte du compositeur qui a pris au XXe siècle une tournure aussi imbécile que ridicule. Johann Sebastian Bach (après Beethoven dans l’après-guerre), et Mozart sont ainsi l’objet – y compris de la part de bien des interprètes – d’une mystique de supermarché. Lorsqu’un respectable intellectuel déclare que tel créateur est le plus grand compositeur du XXe siècle, on s’affaisse au niveau zéro de la culture musicale, et rentre dans une logique sectaire, (homologue de celle qui nourrit la xénophobie) malheureusement omniprésente dès qu’il s’agit de musique.

 

Le snobisme ou l’art de la pensée ad hoc

Elle a encore raison lorsqu’elle dénonce le culte du quatuor à cordes comme modèle de fusion et d’harmonie instrumentale, au mépris des données acoustiques et musicales. En réalité les éléments du quatuor sont hétérogènes et il faut des années de travail masochiste afin que les musiciens parviennent ensemble à masquer les idiotismes de leurs instruments. Il suffit de comparer cette formation à celle d’un consort de violes, qui fusionnent spontanément, pour mesurer combien ce discours est irrationnel, déconnecté de la réalité.
En fait, le quatuor à cordes présente cette configuration insolite parce qu’il répond à la structure du contrepoint classique italien (disons celui de Corelli) : 2 parties de dessus en imitation distribuée au 2 violons, une basse mélodique, souvent marchante donnée au violoncelle, instrument fortement timbré, une partie intermédiaire de « remplissage » qui bourdonne donnée à l’alto, au timbre voilé, en retrait et choisi pour cela. Depuis la fin du XVIIe, la musique a bien changée, rien ne justifie la conservation « religieuse » de cette formation…

 

Le clivage composition | interprétation

S’il y a donc une grande part d’arbitraire dans l’instrumentarium en vigueur en Occident, je n’irai pas jusqu’à soutenir comme elle semble le faire, un complet relativisme. Des contraintes acoustiques et de jeu, sans parler des contraintes socio-culturelles pèsent dès lors qu’on veut parvenir à dépasser la production d’expériences singulières afin de rejouer et donc entretenir un répertoire musical comme en atteste a contrario la disparition durant plus de deux siècles du riche corpus d’œuvres européennes pour luth ou pour violes, par exemple, notamment parce que ces instruments offrent un rayonnement acoustique inadapté aux grandes salles modernes.

C’est seulement parce que la musique improvisée s’affranchit de ces exigences que Joëlle Léandre peut envisager a priori n’importe quelle association d’instruments. C’est pour cela qu’elle n’a pas à s’interroger sur l’interface composition | interprétation. La reproduction passe nécessairement par l’enregistrement sonore, c’est à dire le clonage ; la musique improvisée rejoint ici la musique acousmatique… C’est typiquement un paradigme expérimental.

 

Pythagore et la légende des forgerons inspirant les rapports de l'harmonie des rapports entiers

Pythagore et la légende des forgerons inspirant les rapports de l’harmonie des rapports entiers

Le paradigme pythagoricien

Je ne la suivrai pas, en revanche lorsqu’elle assène que « tous les musiciens des siècles passés, au XVIIe, XVIIIe étaient instrumentistes ». C’est paradoxalement un paradigme dix-neuvièmiste et bourgeois.

Statuaire de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres symbolisant La doctrine pythagoricienne des rapports entiers gouvernant l'harmonie musicale sur les cloches , le monocorde et la cithare

Statuaire de la Cathédrale Notre-Dame de Chartres symbolisant La doctrine pythagoricienne des rapports entiers gouvernant l’harmonie musicale sur les cloches , la vielle et la cithare

L’immense majorité de notre patrimoine musical est religieux^1 et pour l’essentiel à l’ouest, catholique. L’essentiel des lieux de production de musique écrite jusqu’à la révolution française se trouvaient dans les églises et abbayes. La matrice de la musique européenne écrite s’inscrit dans la conception hiérarchique pythagoricienne qui a marqué les religions du livre et notamment le catholicisme à travers Platon. Au dessous de l’harmonie céleste, de nature divine, réside la musique humaine à l’imitation de la parole et donc vocale. La musique instrumentale n’est qu’un succédané de cette dernière à telle enseigne qu’il faudra attendre cinq siècles avant de trouver une partition spécifiquement instrumentale : les énigmatiques Hoquetus du Codex deBamberg à la fin du XIIIe siècle.

Durant des siècles les partitions instrumentales sont massivement constituées de transcriptions d’œuvres vocales effectuées le plus souvent par des « indigènes » italiens à partir des polyphonies de créateurs du nord qui monopolisent tous les postes d’Europe (l’ancienne Picardie, l’Artois, la Flandre sont l’épicentre de la musique européenne^2)
Encore au XVIIe, le mathématicien, physicien et éditeur de Descartes, le minime Marin Mersenne consacre sa vie à une encyclopédie musicale sous l’intitulé d’Harmonie universelle

Lalande, composant à sa table de travail

Lalande, composant à sa table de travail

Ces créateurs ont été dans leur enfance et sont encore parfois après la mue, des chanteurs, pas des instrumentistes : Busnois, Josquin, Lassus, Mouliné, Lambert, Charpentier, Lotti, Farinelli, chantent encore à l’âge adulte, plus ou pas Gombert, Desmarets, Lalande ou Brossard. Ces derniers sont des compositeurs de la même façon que les compositeurs modernes…

La nature vocale de leurs polyphonies les affranchit de la gangue du geste instrumental et laisse le champ libre à leurs extraordinaires acrobaties intellectuelles, combinatoire selon toutes les symétries du contrepoint canonique, exploration des hautes densités polyphoniques (qui fut un des enjeux du XVIe) :
Missa Et ecce terrae motus à 12 voix réelles (indépendantes) d’Antoine Brunel (1460-1520) par le Huelgas Ensemble

qui culmine avec la messe à 40 & 60 voix réelles de Alessandro Striggio (v.1540-1592).

Autre exemple à la fin du XVIe siècle :

Claude Lejeune par le Huelgas Ensemble

Encore dans la première moitié du XVIIIe :

Crucifixus de Antonio Lotti, compositeur et chanteur vénitien, admiré et plus que copié par toute l’école germanique au XVIIIe siècle, Johann Sebastian Bach, en tête…

Ce paradigme vocal sert tellement d’étalon, que lorsqu’au début du XVIIe, une nouvelle bourgeoise riche, notamment dans les Flandres, crée une authentique musique instrumentale (en même temps que magnifie la facture du clavecin) selon le même contrepoint mais pour la première fois sans s’appuyer sur un texte littéraire, elle fait œuvre de pure imagination ex nihilo : elle crée des fantaisies (sans nulle idée de caprice ici, mais seulement d’abstraction) :

Fantaisie chromatique^3 de Jan Pieterszoon Sweelinck par Ernst Stolz

 

Modélisation du temps et naissance de l’informatique musicale (mon plaidoyer pro domo ;-)

De même, je ne la suivrai pas dans son affirmation que l’écriture musicale occidentale participe du colonialisme européen. Tout d’abord parce que la notation musicale n’est pas l’apanage de l’Europe : l’Arménie, les Indes, l’Indonésie, la Chine, la Corée (qui a inventée l’imprimerie au 7e siècle…), le Japon, etc ont tous développé des représentations musicales, mais ces notations ont achoppé sur la modélisation du temps comme toute l’antiquité occidentale avant elles. Même la grandiose école d’Alexandrie qui a développé l’Automatique probablement pour tenter d’appréhender le mouvement, le temps – Ctésibios (c-270) inventant l’orgue pour servir de « terminal sonore » aux automates musicaux – n’est pas parvenue à une représentation rationnelle du temps, ainsi qu’en atteste les célèbres sophismes de Zénon d’Élée.

Il faudra attendra la fin du VIIIe siècle pour inventer une représentation orthogonale qui deviendra orthonormée au cours du moyen-âge (bien avant Descartes, donc) permettant une représentation quantitative du temps et ainsi donner à la notation – au delà d’une fonction d’aide-mémoire – le pouvoir de donner à entendre une musique jamais ouïe.

Certes, on peut m’objecter que la plupart des civilisations que j’évoque ci-dessus sont toutes des cultures qui ont maîtrisé l’agriculture intensive et de ce fait dominé démographiquement les peuples voisins ne pratiquant que l’agriculture extensive – ainsi relégués aux terres les moins fertiles… Mais c’est oublier qu’un riche patrimoine musical qui seul soumet la mémoire humaine au besoin d’un support est favorisé par la prospérité… il y a donc là un biais d’observation.

 

Méconnaissance du Quadrivium

Je ne cautionnerai pas non plus son mépris pour les mathématiciens musiciens. La musique européenne s’est développée dans le cadre fécond du quadrivium que tout clerc devait achever : les deux arts libéraux des longueurs (du continu) : astronomie et géométrie et les deux arts du nombre (du discret) : l’arithmétique (en réalité, dès le moyen-âge, l’algèbre) et la musique. Au XVIIIe, Rameau dialoguait encore avec d’Alembert, Euler et Bernoulli : on ne saurait trouver mieux !…

Après la parenthèse anti-intellectualiste du XIXe, c’est non sans difficulté que le Groupe de Recherche Musicale (GRM), le Laboratoire d’Acoustique Musicale (Lam), l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique-Musique (Ircam) et, après eux, bien d’autres centres de recherche dans le monde entier ont renoué les fils de la pensée musicale, il n’est plus temps de réactiver des polémiques imbéciles (« la musique n’a pas trouvé son Mozart de l’ordinateur » !)


La fonction oubliée

En outre, Joëlle Léandre fait l’impasse sur la fonction de la musique comme si il n’y en avait qu’une, implicite.

Dans toutes les cultures, la musique a d’abord une fonction rituelle et existe en premier pour le culte des morts. Dans bien des traditions le concept même de musique n’existe(ait) pas, seul compte le rituel qui mêlent danse et musique et qui désigne le phénomène social. En Europe même, l’essentiel du patrimoine musical participe d’offices religieux de nature variée et en premier funéraire. C’est même cette litanie des tombeaux depuis le XIVe qui nous renseigne sur les filiations musicales.

Cette fonction peut aller jusqu’à surdéterminer le phénomène musical ; il est absurde d’écouter « la tête entre les mains » un rituel tantrique tibétain, si l’on n’y participe pas – même si certains phénomènes musicaux y sont fascinants. C’est même cette surdétermination qui rend « rugueux » les rapports entre musique et clergé (quelqu’il soit). De même, il est absurde d’écouter pour elle-même de la musique de danse, qui ne prend son sens que si l’on la danse. Dans d’autres cultures, c’est la dimension de joute de virtuosité qui est privilégiée à la puissance poétique, comme chez les Touvas ou les Mongols

Ce n’est qu’avec la sécularisation de la société européenne et précisément depuis l’époque de la création des « Concerts spirituels » (1725) que la musique s’écoute en public pour elle-même ; la dénomination explique assez qu’on y a détourné des œuvres de leur fonction première, en l’occurrence religieuse. Or, il est clair que le public de Joëlle Léandre ne vient pas chercher dans la musique la même fonction que celles de la musique d’Henri Dutilleux ou de Yannis Xénakis ou de Steve Reich…

 

L’opposition musiques écrites versus orales

Sur le fond, elle inscrit son discours sur un système d’équations : musique écrite = savante = musique socialement élevée, versus musique improvisée = orale = populaire qui est beaucoup trop simple. Même en Occident, le Jazz est loin d’être populaire comme peut l’être la chanson traditionnelle (et je ne parle pas ici de la chanson industrielle qui est formatée pour être « vendable » en masse) : elle-même rapporte combien son exercice est financièrement précaire !

Si l’on prend du recul, la musique de gamelan, par exemple – que Debussy admirait tant – est effectivement une tradition savante et réservée aux cours des sultans qui se partagent l’Île de Java,

mais le théâtre d’ombre Wayang Kulit, qui partage le même idiome et ne cède en rien sur le plan musical est populaire et ouvert à tous les publics.

De même, la musique de Bali, île voisine, quoique stylistiquement distincte, mais d’un raffinement comparable est populaire au sens strict puisque à destination des villageois qui la pratiquent. L’Île est, du reste, un paradis pour les musiciens puisqu’on y dénombre plusieurs dizaines de milliers d’orchestres pour moins de 4 millions d’habitants…

On pourrait encore citer le Pansori coréen, art largement oral et raffiné de récit mélodramatique qui surclasse sur ce terrain l’opéra verdien et puccinien et qui est populaire… ou plus près de nous, le tango qui est une tradition populaire originaire des quartiers miséreux en particulier de Buenos Aires, mais qui est aussi une tradition écrite dont Astor Piazzola est un parangon :

etc, etc…

Réciproquement, bien des œuvres de Mozart, Beethoven ou Schubert, quoique écrites sont beaucoup plus simples que les polyphonies évoquées plus haut… À l’inverse les polyrythmies des Pygmées quoique orales et improvisées sont probablement les plus complexes (et les plus vielles) qu’on connaisse de l’humanité…

On voit que ces catégories sont beaucoup plus déliées que ne l’affirme Joëlle Léandre.

 

Conclusion

En réalité, c’est le niveau d’éducation du public, fonction de la pratique musicale créative, qui détermine la richesse de la musique d’un peuple – à l’instar des Balinais évoqué ci-dessus.
L’asservissement des auditeurs occidentaux à une consommation passive – casques vissés sur les oreilles – conduit à modeler leur goût sur les normes simplistes de produits industriels préformatés bien loin de la musique improvisée que défend Joëlle Léandre…

 

Emaux (22 mars 2015)

(1) Pour ceux qui s’inquièteraient de mon « objectivité », je déclare ici mon athéisme résolu ;-)
(2) Pour ceux qui s’inquièteraient derechef de mon « objectivité », je déclare ici n’avoir aucune origine dans le Nord de la France ;-)
(3) Précisons que la célèbre pièce homonyme BWV 903 attribuée à J-S Bach, n’est pas une fantaisie, encore moins chromatique ; il s’agit d’une toccata et fugue

 

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À chaud

Je ne suis pas Charlie… derrière Bongo, Hollande, Netanyahou, Orban, Sarkozy, Samaras,…

Je n’ai jamais été lecteur de Charlie Hebdo : je n’aime pas le mauvais goût, encore moins le sexisme. J’ai une résistance viscérale au confusionnisme des responsabilités…

Pourtant, mercredi, j’étais à 17 h Place de la République.

Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo est un acte fasciste car il interdit le dialogue autour des formes de l’islam par la violence exterminatrice.

Une fois encore le fascisme a démontré son efficace ; les éditocrates « des milles collines » ont trouvé confirmation à leur thèse hallucinogène : l’« ennemi » s’est déclaré de lui-même.

Les ados de culture musulmane ont toutes les chances de prendre les frères Kouachi pour des martyrs, comme ils avaient pris Mohamed Merah pour un héros. Tandis que les représentants du pouvoir de l’occident peuvent dès lors appeler à une « union nationale » pour masquer leur incurie à agir sur les causes profondes de ces évènements : la mainmise de la finance sur le Politique, responsable du chômage, en particulier des jeunes, de la pauvreté, de la ségrégation et de la désespérance en général.

Il faut refuser publiquement cette récupération d’un mouvement populaire spontané d’attachement à la liberté.

Il faut dénoncer cette manipulation par le refus de suivre les politiciens en restant sur place, Place de la République, dimanche 11 janvier !

 

 

Emaux (le 11 janvier 2015 )

 

 

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En contrepoint de l’année Rameau

À @Mlle_Titam

On vient de fêter, en 2014, le 250e anniversaire de la mort de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Le multiplicateur peut surprendre, mais la France a célébré tellement médiocrement le tricentenaire de sa naissance en 1983 que les rameauneurs les plus entreprenants se sont mobilisés pour réparer cette injustice.

En effet, il peut paraître surprenant que le créateur et le penseur qui a le plus fortement infléchi le cours de la musique européenne ne soit toujours pas reconnu dans son pays d’origine et en particulier pas rentré au répertoire des maisons d’opéra (il est vrai que ces institutions ne sont pas des temples de progressisme ;-).

Pourtant, jamais science n’a produit harmonie aussi suave, jamais orchestre, une telle sensualité avant Debussy…

La situation de la musique française

C’est oublier, tout d’abord, que la Révolution française a sapé les deux sources de financement de la musique – discipline la plus chère (avant d’être en compétition au XXe siècle avec le cinéma et la physique) – à savoir, l’Église et l’aristocratie. Et, dans le champ de la musique, l’opéra avec ses divas (et divos), son orchestre, son chœur et son corps de ballet, font exploser les coûts. En outre, Rameau disposait du plus grand orchestre européen avant Wagner…

C’est oublier aussi que le romantisme – mouvement littéraire – a coupé la France de son patrimoine musical considérable (y compris, immédiat Gossec et Reicha) et a sonné le glas de toute pensée musicale. C’est ainsi que la France fut la seule nation européenne dont l’enseignement ne s’appuya pas sur le formalisme ramiste (sic).
En France, le personnage emblématique du romantisme musical, Berlioz détestait Rameau, d’autant plus aisément qu’il n’avait pas fait l’effort de le connaître. Il s’en était tenu, comme bien d’autres, aux préjugés colportés, pour une bonne part, par rivalité, par Rousseau et par Diderot, notamment pour des raisons politiques. En effet, de par sa position de « compositeur du Roi », Rameau semblait (à tort) partisan de la monarchie…

Au XIXe, l’instabilité politique et la prise de pouvoir par une bourgeoisie aussi affairiste qu’inculte ont installé une « esthétique » où le pathos et la gaudriole se conjugue à la pauvreté de la polyphonie, au puritanisme de l’harmonie, le tout, le cas échéant, maquillé par la vacuité de la virtuosité instrumentale ; terme à terme, le contraire de l’esthétique ramiste. L’auteur typique de cet état de fait est Offenbach dont toute l’œuvre est une sorte de surgeon indigent du premier opéra bouffe français : Platée (Rameau 1749 : satire corrosive des abus de pouvoir monarchiques).

N’y a-t-il pas des raisons intrinsèques à cette occultation ?

Certes, dès le XVIIIe l’accueil de la plupart de ses ouvrages fut l’objet de polémique, voire scandale et il est vrai que Rameau a forcé tous les genres établis jusqu’à les faire exploser. Ainsi l’exemple le plus apparent est donné par « l’ouverture à la française », forme bipartite constitué d’un mouvement lent en style brisé suivi d’un mouvement fugué rapide, qu’il a accéléré et rééquilibré en faveur de la fugue – qui n’a alors jamais aussi bien porté son nom – devenue une sorte de sprint

puis la farcira de divertissements jusqu’à faire craquer le tout : Ouverture (& Suite d’orchestre) de Naïs (1749) dirigée par Frans Brüggen

Ouverture (& Suite d’orchestre) de Naïs dirigée par Jordi Savall

et plus encore dans l’Ouverture de Zaïs (1748), où la percussion trace des sortes de liaisons entre les tons multiples parcourus durant la première partie (lent) :

On pourrait tout aussi sommairement évoquer l’ariette, constituée d’une première partie mélismatique suivie d’une seconde, syllabique : forme codée de micro-symétries et acmé d’expression vocale dans le théâtre lyrique classique français dont il atténue le bipartisme puis lui substitue le tripartisme de l’aria da capo, mais surtout la relègue aux divertissements : « Jouissons de nos beaux ans » Chœur et ariette de virtuosité des Boréades (1763) par Cyril Auvity :

tandis que le drame est assumé par des formats sui generis dépourvus de symétries et de repères pour les auditeurs et qui prendront avec le temps toujours plus d’importance.

Enfin, s’il pratique jusqu’à la fin un contrepoint imitatif « savant » (avec de plus en plus de « liberté » – complexité) celui-ci est hyperlarge ce qui crée des déphasages qui déchire la polyphonie jusqu’à laisser les voix à nu (a cappella). Ici les exemples sont constants car c’est un trait de sa signature. Typiquement, la voix attaque a capella et la polyphonie suit seulement avec plus ou moins de retards et de transformations.

Ce sont ces grands retards qui le conduisent au seuil de la polytonalité, par exemple dans cet exemple paradigmatique des Boréades (1763 ) : Entrée, scène 4 avec « effusion » entre les deux parties de flûtes+violons vs bassons+basse, (notamment au temps 7:41 & 8:50) selon ce procédé dont usera et abusera, bien plus tard Richard Strauss, notamment :

1. La concentration musicale

Mais des raisons profondes désarçonnent aussi l’auditeur plus moderne : avant Anton Webern, Rameau a inventé la musique la plus concentrée (à l’égal de son contemporain Domenico Scarlatti). Le primat donné à l’harmonie sur la mélodie – au grand dame de Rousseau – lui permet de réduire une idée à quelques traits fondés sur une progression harmonique de moins d’une dizaine de secondes…
Ce n’est que par une capacité d’invention exceptionnelle qu’il peut produire des ouvrages de trois heures d’une telle densité[^1]. En comparaison, ses successeurs « tirent à la ligne » et cette dilution des idées atteindra son paroxysme chez Wagner, laissant l’auditeur dans un état mystico-hypnotique. Disposition aux antipodes de l’athée Rameau qu’on écoute concentré, vigilant et libre. Mais ce respect de l’auditeur à un coût : il lui demande un effort que le bourgeois paye pour s’épargner et que l’immersion actuelle dans la musak nous rend insolite.

2. Le pointillisme musical

En outre, notre musicien maximise la caractéristique d’une tradition française, d’écrire par traits élémentaires non-mélodiques – se calquant sur la prosodie française – et qui ne tolère le lyrisme que dissimulé à l’intérieur d’une riche polyphonie, dans une sorte de retournement du style italien, en quelque sorte plus « normal »

[ici le cantabile (terme significativement sans correspondant en français) est donné au clavecin – instrument totalement inexpressif – dans une voix intermédiaire alors que les voix saillantes i.e. extrêmes et en particulier du dessus, alternent cellules minimalistes et traits élémentaires]

Cette esthétique s’origine dans le style brisé des luthistes à la fin du XVIe, liés à la naissance d’une musique instrumentale autonome d’une nouvelle bourgeoisie, mais aussi dans la norme aristocratique qui rejette l’ostentation expressive, parfaitement ramassée par Molière en une tirade du Bourgeois gentilhomme : au bourgeois qui se désole qu’on lui présente une fois encore, un objet musical qui met en scène – allégoriquement – des bergers (plutôt que, en l’occurrence un bourgeois qui présente ses hommages à une marquise ;-), on lui répond que : « Lorsque l’on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans « la bergerie ». Le chant a été de tout temps affecté aux bergers et il n’est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions. » [Les italiques sont de moi]

Ce style français horripile Rousseau, qu’il juge « gothique » et les romantiques après lui.

3. Le rapport au texte littéraire (livret)

Combien de fois n’a-t-on pas entendu le poncif – y compris de la part des mieux disposés : Quel dommage qu’il n’ait rencontré son Racine, voire même son Quinault ! Ce regret trahit une incompréhension des rapports de la musique au texte littéraire, car Jean Racine est l’un des pires librettistes possibles (j’y reviendrai ultérieurement…) et les qualités poétiques et théatrales d’un bon livret n’ont rien de commun avec les exigences purement littéraires ! Du reste, les collaborations avec une plume de l’envergure de celle de Voltaire ont toutes été des échecs. Un des rares projets mené à bien, le Temple de la gloire permet même de mesurer ce ratage du fait précisément de la proposition voltairienne – ce que ce dernier finira par reconnaître lui-même (outre qu’elle lui a valu d’être embastillé)…

Le rapport à la réalité, à la signification du « poème » est au n-ème degré chez Rameau, ce qui sera perdu au delà de lui et jusqu’à nous où l’on restera lourdement au premier degré (à l’exception de Chabrier, autre grand méconnu…) Même dans les scènes où la maîtrise harmonique est responsable d’une puissance expressive exceptionnelle – que l’on rencontre dès Hippolyte & Aricie et qui serviront de modèle, pour cette raison, au Don Giovanni de Mozart – Rameau ne reste pas au premier degré. La poétique musicale est en subtil contrepoint de la sémantique littéraire. L’ironie de la comédie des Indes galantes entretenue par l’écriture canonique la plus grave, le bouffon de Platée par la hardiesse harmonique à la sombre mélancolie :

(qu’il « casse » à peine 1mn 20 plus tard)

Ces multiples niveaux de lecture sont possibles notamment parce que le texte littéraire use d’hyperbole sur un plan allégorique en vis à vis d’un plan pathétique et parce que les deux sont volontairement excessifs. C’est notamment le cas du texte de l’ariette : Lieux funestes (Dardanus est emprisonné…)

C’est la peinture codée d’un monde politique qui n’a plus prise sur la réalité et dont l’impuissance et la superficialité annonce la Révolution future…

Au reste, plus le temps passera, plus Rameau se dirigera vers la vérité dramatique qui passe pour lui – comme pour tous les Français – par le récit et non l’air, jugé artificiel et dont les multiples symétries suspendent le temps du drame. C’est ce qui le conduira à s’affranchir de toute symétrie temporelle durant tout un acte (sic) le dernier (acte 5) des visionnaires Boréades (1763).

Les mutations philosophiques d’un renversement sociologique

Rameau représente l’anti-modèle pour la bourgeoisie libérale dont le fond épistémologique est l’empirisme, car il illustre le plus brillamment le rationalisme cartésien dont il était disciple – jusqu’à la caricature[^2]. Ses succès exceptionnels sont dès lors insupportables pour ceux qui assignent dorénavant à la musique un statut subalterne de divertissement – qui, certes, peut toucher au « sublime », mais à la condition sine qua none d’être le produit d’un geste (et non d’une pensée) virtuose. Désormais la « pensée » musicale se borne à un carcan puritain des mythiques « règles de compositions » destinées à élever convenablement les apprentis musiciens. C’est pourquoi, en France, la musique quittera l’Université au XIXe pour le Conservatoire napoléonien dont la mission se borne à former des musiciens du rang. Elle n’y reviendra que – de façon aberrante – via les facultés de lettres au XXe siècle…

En apparence, l’Allemagne semble se démarquer puisque la musicologie naissante dans l’université germanique se fonde sur les acquis théoriques ramistes (c’est ce qui y explique la meilleure qualité d’enseignement qu’en France) mais se garde bien de le réhabiliter et pour commencer, d’éditer ses partitions. Cela tient à ce que le projet nationaliste germanique choisit par idiosyncrasie européenne la musique et créer, d’un patrimoine quasi-absent, le mythe d’une nation musicale dont on ne connait que trop le rôle qu’y a joué le nazisme.

De l’autre côté la France musicale joue les belles endormies : il faudra attendre la fin du XXe pour qu’avec deux siècles de retard, un travail éditorial se réveille, confronté dès lors à un programme titanesque.

D’autres préjugés joueront les obstacles épistémologiques comme le syllogisme bourgeois :
Les génies sont des artistes maudits,
Rameau est un musicien officiel,
donc c’est un médiocre.
(CQFD)

La difficile anamnèse de la politique française

Mais il y a aussi des raisons plus graves qui touchent à notre rapport à l’Histoire de la France.

Après les tentatives de réhabilitations à la fin du XIXe, sous l’égide malheureusement borné de Camille Saint-Saëns et qui permirent à Claude Debussy d’y retrouver ses racines, la France après la crise de 1929 voit la montée du fascisme i.e. d’un nationalisme xénophobe et antisémite qui, contrairement à ce que croit trop souvent la Gauche ne nourrit pas en général un quelconque intérêt pour la culture nationale. Que je sache les années 30 n’ont pas réédité : Chrétien de Troyes, Guillaume de Machaut, Cyrano de Bergerac, Marivaux ou Crébillon fils ; pas plus que : Pérotin, Dufay, Busnois, Brumel, Josquin, Gombert, Claude Lejeune, Pascal de l’Estocart, Mézangeau, les Gaultier, Étienne Moulinié, Dufaut, Pierre Robert, Michel Lambert, Louis Couperin, Jean-Nicolas Gœffroy, Nicolas de Grigny, Henri Desmarets, Marc-Antoine Charpentier, La Lande, Marin Marais, Jean-Féry Rebel, etc ou Jean-Marie Leclair – sans parler que pour ce qui nous concerne ici, Rameau était un « libertin » proche des Maçons !…

Non, le nationalisme des fascistes est haine de l’autre, de la richesse, de la complexité. Il est obnubilé par l’extirpation de « l’ennemi de l’intérieur », fantasmé au cœur de la nation. C’est ainsi qu’à l’époque un célèbre poète, dessinateur, cinéaste et grand admirateur d’Hitler condamnait Debussy comme « trop germanique » tout en prônant un « retour à Bach » – vous admirerez la cohérence…

Quant à l’après-guerre, en France, elle nous plaça face au dilemme malsain d’avoir à choisir entre le néoclassisme chlorotique de collabos recyclés et le post-expressionnisme germanique irrationnaliste (et découvert à l’occasion de l’occupation nazi) qui l’un comme l’autre évacuaient par nationalisme, le patrimoine musical français comme italien.

C’est pourquoi, c’est en particulier grâce à des Anglais, des Belges et des États-uniens, que ce répertoire commença d’être réévalué, non sans freins des institutions en France.

On n’imagine mal aujourd’hui quelles résistances il a fallu vaincre pour simplement… rejouer Rameau (et d’autres) ! Un des meilleurs et plus actifs connaisseurs de ce répertoire national peut ainsi écrire de façon pénétrante (À l’occasion de la reconstitution de l’opéra Scylla & Glaucus de Jean-Marie Leclair) :

« Lorsque l’on sait que les efforts pour réhabiliter Rameau et imposer enfin ses opéras n’ont eu à ce jour qu’un succès limité, même (et spécialement peut-être) dans son pays natal, quels espoirs peut-on concevoir quant à l’unique œuvre scénique de Leclair ? Aussi étrange que cela puisse paraître, on peut les juger excellents, car le style de Leclair, étroitement modelé sur celui de Rameau, est tout de même un peu moins savant que celui de ce dernier, moins sophistiqué, moins français dans son essence même et donc paradoxalement moins enclin à irriter (j’entends pour l’auditoire français contemporain). En France, en effet, un accent subtilement étranger ou la claire suggestion d’une influence cosmopolite sont parfois considéré comme des avantages pour un compositeur de l’hexagone. Et l’on sait d’ailleurs, du reste, la façon dont le public français – et plus particulièrement le public parisien – a toujours préféré la musique « française » composé par des étrangers : Lully, Gluck, Cherubini, Meyerbeer, Rossini et les autres… aux authentiques produits nationaux : Charpentier, Rameau ou Berlioz. (…)
Mais il semble tout de même à peine croyable que les parisiens des années 1760 aient préféré les banalités vide de sens de Pergolèse et de Rousseau aux créations incomparablement plus riches et plus variées et surtout plus musicales de Rameau et de J.-M. Leclair. »
John Eliot Gardiner en 1988 [C’est moi qui souligne]

(Faut-il ajouter que les espoirs de Gardiner même pour la musique de Leclair ont été déçus !)

 

L’année écoulée a-t-elle permis de marquer un jalon ?

Hélas, je crains que 2014 n’y ait rien changé… et que le public de « mélomanes » se repaisse toujours des mêmes « valeurs » : Bach, Haendel, (Wagner, Mahler).


Emaux
(2er janvier MAJ le 5 janvier 2015)

Sites de référence :

Rameau2014
http://jp.rameau.free.fr/


[^1] André Campra se serait exclamé à propos d’Hyppolite & Aricie : « Il y a dans cet opéra assez de musique pour en faire dix ; cet homme nous éclipsera tous »

[^2] À la fin de sa vie, allant au delà de la légitime intégration de la musique dans le champ scientifique et technique, il se plut à vouloir lui donner un statut éminent – délirant – au sein même des disciplines scientifiques. Rappelons que l’œuvre de Descartes est issue biographiquement (et non ontologiquement) de sa théorie musicale…

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#m6r Le mouvement pour la 6e République me semble mal engagé

À Judith Bernard

La France est en crise au delà de l’effondrement économique amplifié par des politiques procycliques : les Français ne font plus confiance dans leurs institutions : élus, médias, police, justice, école, science… i.e, ils n’ont plus confiance dans la capacité de ces institutions à améliorer leur sort, ni celui de leurs enfants.

Jean-Luc Mélenchon a eu le mérite d’être le premier à dénoncer la trahison de François Hollande ; on le lui a assez reproché…
Au soir des Européennes 2014, il a encore été le premier à comprendre qu’une alliance de partis de Gauche n’avait aucune chance de susciter l’adhésion et, par conséquent, d’être au deuxième tour en 2017, tant le dégoût des partis par les Français est achevé et la trahison aux municipales 2014 des responsables communistes, notamment parisiens suffirait à raviver cette répugnance…
C’est notamment, ce qui l’a conduit à fonder le mouvement pour une 6e République et à appeler à la signature d’une pétition demandant l’élection d’une assemblée constituante.

Les contradictions d’une démarche « de haut en bas »

J’ai signé cette pétition bien que je désapprouve les modalités de la démarche : la peuple n’a pas à quémander l’autorisation de définir les règles de son fonctionnement : c’est se mettre d’emblée dans la main de ceux qui nous gouvernent.

Certes, le passage sans violence à une autre République constitue une aporie, mais je préfère une démarche « par le bas », qui emporte l’adhésion « en marchant » et qui finit par s’imposer par son régime hypercritique. D’aucuns y verront un habitus d’activiste…

Or la pétition de m6r.fr est loin du compte : 70000 signataires à l’heure où j’écris ses lignes, c’est moins du dixième de ce qu’il faudrait pour avoir la taille critique et commencer à peser.

Cela tient, selon moi, à l’ambiguïté originelle d’m6r. Mouvement qui se veut citoyen mais qui est une initiative de Jean-Luc Mélenchon, du Parti de Gauche – dont le retrait apparent peut même donner à certains l’impression d’être en embuscade. Mouvement qui se veut populaire mais qui est conduit par un « comité d’initiative », d’ailleurs de bon aloi, mais qui n’a aucune légitimité et qui, dans les faits, appartient à une intelligentsia, largement parisienne et de surcroît qui appelle à une élection des constituants… Tout ceci dénote un élitisme (largement responsable des tares de la 5e République) que dorénavant les Français abhorrent.

Certes m6r est confronté à une deuxième aporie homologue de la première, celle de la création de toute institution novatrice, mais précisément : faut-il instituer un mouvement pour la 6e République ? Ne faut-il pas plutôt catalyser les initiatives existantes c’est-à-dire fournir le cadre logistique, donner des matières à réflexion, mais laisser aux citoyens la responsabilité du contenu ? À cet égard, le prérequis de l’élection des constituants, malgré les multiples travers de ce mode de désignation, à commencer par son principe de sélection de candidats sur leur rhétorique et leur notoriété, oblitère les chances d’adhésion des Français.

Pour résumer, le mouvement demande aux citoyens de s’engager à se laisser déposséder du pouvoir d’écrire leur constitution !

Le chantier est immense

Pour autant, on ne peut emmener les Français en se contentant de leur promettre de participer à la réécriture des instances politiques in abstracto, i.e. d’un strict point de vue juridique coupé des mutations écologiques, géopolitiques, technologiques, sociétales… Il faut renouveler la philosophie de la Gauche et en même temps tracer des perspectives d’avenir pour la France. Sans cette refondation et sans ces perspectives, il n’y aura pas de dynamique constituante.

Voici quelques exemples de champ de réflexion :

1. La reconquête du pouvoir économique au sein du tissu européen

La gauche politique n’a plus de pensée économique depuis bien plus longtemps que le « tournant de la rigueur » de 83. Lorsque les institutions financières ont réalisé une OPA sur la recherche économique au début des années 70, il ne s’est trouvé que quelques individus isolés, le plus souvent hors de l’Université même, et marginalisé comme « hurluberlus » pour maintenir une réflexion… C’est pourquoi lorsque le néo-libéralisme déferla via l’UE, c’est au mieux à reculons, au pire dans une franche mais honteuse adhésion que les élus de gauche ont avalisé ses dispositions (avec pour seule alternative « le Grand soir »). Le résultat de ce rapt est connu, c’est la dépossession méthodique de tous les pouvoirs économiques (sans parler de l’explosion de la dette publique, du chômage de masse et de la pauvreté – en particulier, des jeunes)

Aussi y a-t-il les bases d’une doctrine (non pas un programme) économique à redéfinir car il ne s’agit pas d’élaborer une constitution « parfaitement démocratique » qui restitue aux Français pour solde de tout compte, le déficit de tout pouvoir économique et le passif afférent… De ce point de vue, la nouvelle constitution ne peut qu’entrer en conflit avec les traités internationaux qu’ont ratifié nos élus dans notre dos et qu’il faudra renégocier dans la foulée. (C’est ce que, par exemple explique plus en détail, Jacques Sapir MAJ 7/12/14)

2. L’informatique est un biface

Les progrès de l’informatique offrent deux versants : une augmentation des capacités de surveillance et un gain de démocratisation des rapports sociaux.

L’augmentation de la surveillance suit, comme l’informatique toute entière, l’équation de Moore. On ne peut se contenter de « graver dans le marbre » les pouvoirs de la Cnil que les lois successives lui ont ôtés. Il faut de plus, y interdire tout politique (comme dans toutes les instances régulatrices) et y introduire des hackers. Il faut, en outre, « sacraliser » le contre-pouvoir judiciaire et en particulier, inscrire la progression des contre-pouvoirs en concurrence des progrès permanents de la puissance de surveillance. Or, une des lois les plus liberticides, la loi de programmation militaire du 18 décembre 2013 et en particulier son dernier article (art. 20) a démontré l’incompétence des juristes à garantir les libertés publiques dans ce domaine. En effet, les plus favorables n’y ont vu qu’une synthèse (réécriture) de dispositions existantes – oubliant qu’entre temps la puissance de calcul avait augmentée jusqu’à un facteur 10 000 ! Il faut donc prévoir la présence d’informaticiens (hackers) dans les instances à créer.

Mais symétriquement l’informatique a réduit l’intermédiation et par là, écrasé la pyramide des rapports sociaux, réduction décuplée par Internet qui est même devenu un véritable cinquième pouvoir qu’il faut protéger constitutionnellement contre les tentatives récurrentes de censure par l’État depuis une dizaine d’années.

Complémentairement, il faut protéger constitutionnellement les vies privées des citoyens contre l’empire des transnationales du secteur qui, de surcroît servent d’opérateurs des États dans l’espionnage de la population (via NSA, DGSI, etc) – forme retorse et secrète de « délégation de services publiques » (PRISM, etc).

3. L’économie de la connaissance et le développement d’une économie contributive

Internet est une création du secteur public (DARPA aux USA. Ses fondations ont été notamment expérimentée dans le cadre du Plan calcul et le Web est une création du CERN)
Il tire sa quasi-gratuité du gigantesque investissement public en physique, notamment en physique du solide (sans, par exemple, les prix Nobel 2007, Albert Fert et Peter Grünberg pas de gain d’un facteur 10 dans le coût du stockage magnétique des données…)

Grâce à cette gratuité, Internet est le siège d’une nouvelle économie, a-capitalistique (non pas : anticapitaliste). D’autres modèles économiques sont possibles que l’habituel, issu de la Silicon Valley : Start-ups, Capital-risqueurs, Fonds d’investissement qui exploite l’investissement public, enseignement et recherche. Cela peut passer par l’instauration d’un revenu ou allocation inconditionnelle qui libèrerait les initiatives et par la prise en charge publique des dépenses d’infrastructure (serveurs) pour des services reconnus d’intérêt général, qui par là, acquerraient la garantie de pérennité qui leur fait souvent défaut.

De plus, la France n’a aucune chance d’exister dans ce domaine au niveau mondial si elle imite les transnationales du secteur, car elle n’est pas au centre du réseau. Au contraire, elle ne tirera son épingle du jeu que si elle promeut des solutions Libres et décentralisées.

De façon liée, le domaine de la création en particulier de la chanson et de la musique demanderait une remise à plat des circuits de financement centralisés qui, à la fois sont caducs et, à la fois passent par des intermédiaires : éditeurs, sociétés de gestion de droits, etc à la gestion pour le moins opaque…

Enfin, la nouvelle constitution se doit d’interdire la propriété des formats et interfaces numériques (API) qui doivent être rendue au domaine public, ne serait-ce que pour garantir les libertés publiques. Elle doit, en outre, interdire le brevetage des idées et du logiciel en particulier.

Pour des raisons profondes, ce domaine est l’homologue du vivant où là aussi il faut interdire le brevetage du génome et promouvoir les semences population c’est à dire « libres » de droits.

Naturellement il faut inscrire la « neutralité du Net », qui résulte de l’exigence de liberté d’expression sur Internet…

4. L’exception culturelle

Le populisme culturel a gagné la Gauche (comme sans surprise symétriquement la Droite*) au motif que « ce n’est pas la mission de l’État de financer des créations qui ne rencontrent pas un large public » (sans prendre conscience de la contradiction !) qui s’abrite derrière l’alibi d’un élément de langage « l’échec de la démocratisation culturelle » pour justifier du désengagement de l’État, là plus qu’ailleurs.

Or, il faut inscrire dans la constitution le principe de l’exception culturelle dans sa forme véritable, c’est-à-dire juridique de mise à l’abri de l’économie de marché et non pas dans sa forme dévoyée de « diversité culturelle ». Ce principe implique un financement public – direct ou indirect.

En réalité le champ de la culture et le champ de la connaissance évoqué en 3. est le même et, pour cette raison justiciable des mêmes modèles économiques…

J’aurais pu ajouter bien d’autres champs comme l’Éducation Nationale, etc, etc…

On le voit, le chantier est immense…

La fracture numérique de la France

Je suis professionnellement observateur de l’abîme qui sépare la minorité qui maîtrise vraiment les outils d’Internet et le reste de la population – ce que masquent, les données quantitatives de débits, taux de raccordement et même inscription aux « réseaux sociaux ». Ce retard est largement dû à nos élites, méprisantes à l’égard de ce qu’ils pensent être une technique et qui détestent tous ce qui est démocratisant (d’où le retard pris dans l’informatisation de la France) comme Internet (voir, par exemple, la politique de restrictions budgétaires à l’égard des EPN, dès avant la crise de 2008).

Pour toutes ces raisons, Internet ne me semble pouvoir être un outil pour m6r que dans un deuxième temps.

Aussi, je regrette que tarde à s’organiser des ateliers constituants à l’image des assemblées citoyennes de la campagne présidentielle de 2012. Car pour des raisons intrinsèques comme extrinsèques, il n’y a pas grand chose à attendre des (autres) partis de la gauche aussi faut-il fédérer les initiatives citoyennes existantes et antérieures.

Les vieux démons de la Gauche

En dépit de l’ampleur de la tâche et sans doute dans la vacuité d’un mouvement qui peine à embrayer dans la population, certains membres éminents du « comité d’initiative » ont commencé d’imposer leurs réquisits, pendant que d’autre s’adonne à un sport dans lequel la Gauche est experte : le procès en hérésie.

En l’occurrence le coupable [la présomption d’innocence, n’existe pas dans ces tribunaux-là] est Étienne Chouard : un professeur de Lycée technique (sic) et de province en plus, qui après avoir déconstruit le « traité constitutionnel de l’UE » en 2005, a entrepris une réflexion sur les conditions d’une constitution démocratique qui passe, selon lui, par un usage du tirage au sort, mais avec pour seuls « titres et travaux », un blogue ! Oui, vous avez bien lu : sur Internet, ce repère de complotistes et de pédonazis ! Pour aggraver son cas, son blogue pointe vers toute une série de sites dont celui d’Alain Soral.
En procureur, est convoqué des autorités intellectuelles aussi incontestables que l’ExpressLes Inrocks ou le nouvelObs : la culpabilité ne fait aucun doute !

La grande force de ces procès est d’être auto-réalisateurs, car dorénavant personne de labellisé à Gauche n’aura le courage de discuter avec Étienne Chouard – le laissant entre les mains des seuls, assez malins pour lui parler (l’exploiter) : les représentants de l’extrême-droite. (CQFD)

Or, Judith Bernard, membre du « comité d’initiative » et qui s’est exprimée en faveur du tirage au sort des constituants est sommée de démissionner de ce même comité, non pour ses idées – qui ne sont jamais analysée dans aucun texte – mais pour de prétendues accointances avec Chouard, lui-même amalgamé à Soral dans une transitivité insensée.

Mon coming-out

Aussi, je déclare par le présent billet être favorable au tirage au sort des constituants parmi les citoyens et – pour aggraver mon cas – être favorable à des modalités de tirage au sort de citoyens dans les instances de contrôle que la nouvelle constitution aurait à définir.

Partant, je serai qualifié de fasciste avec la même rigueur démonstrative que ci-dessus, ce qui pour un militant des droits des étrangers et cofondateur du collectif Botzaris36 pour les Tunisiens du « printemps arabe » à Paris (avec d’autres citoyens dont je tairais le nom afin ne pas les compromettre ;-) aura au moins le mérite de l’originalité !

Épilogue (MAJ 5/12/2014)

Hélas, Judith Bernard vient de se rétracter !
Intimée de se désolidariser de Chouard, elle vient de signer sa reddition. Le douteux « collectif d’initiative » en charge de préparer l’élaboration d’une constitution démocratique vient d’imposer un diktat. Le sectarisme et le parisianisme ont gagné.
Je crains fort que m6r soit déjà mort-né.

Je redoute que l’avenir ne se joue dorénavant qu’entre droite extrême et extrême-droite.

Emaux  (le 3 décembre 2014 – MAJ le 5 décembre 2014)

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(*) Variante néolibérale : « Ce n’est pas aux pouvoirs publics de risquer l’argent du contribuable sur des productions dont l’avenir est incertain. Il faut laisser cette fonction au privé… »

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